Et moi, et moi, et moi...*

Publié le par Alessandro

 

Vous connaissez peut-être ce jeune américain de 26 ans qui répond (ou parfois ne répond pas d’ailleurs, ce qui peut nous laisser douter de son éducation à la politesse et aux bonnes mœurs) au nom de Noah Kalina, pour ceux d’entre vous qui ignorent encore son existence, laissez moi vous rassurer, après avoir lu ces quelques lignes, il ne vous sera pas, je l’espère, plus familier.

            Ce jeune homme, dont la popularité va croissante aux States et en Europe, autant dire dans le monde syphilisé, présente la particularité de s’être penché de près, de très près même, sur la photographie, à l’âge de 19 ans. C’est alors qu’il a entreprit de se prendre quotidiennement en photo, en répétant systématiquement le même mode opératoire (je vous fais grâce de la locution latine de circonstance, j’espère que vous apprécierez). Il s’agit donc d’une série d’autoportraits, il tient l’appareil à bout de bras et tente, avec une certaine réussite il faut l’avouer (ceux parmi vous qui ce sont risqués à cet exercice conviendront avec moi qu’on a jamais l’air aussi con que sur une photo prise soi même à bout de bras !), de centrer l’image sur son regard, lequel, comme d’autre part tout son visage, sont plongés dans une intense inexpressivité propre à la photographie dite post-moderne. (Appellation au combien ridicule qui nous permet de juger du flou et de la difficulté face à laquelle se trouvent les historiens de l’art, dont malheureusement le travail se résume trop souvent à entretenir ce flou ou encore l’ineptie qui consiste à caractériser une mouvance par celle qui la précède, et parfois même par celle qui la suit : pré-romantique…)

            Quoiqu’il en soit, je ne tiens pas à faire l’éloge des éventuels et incertains talents de photographe de Noah Kalina, mais forte est mon envie de m’attarder quelques instants sur le rapport qu’il entretient avec le photographique.

Avant de creuser dans cette voie, je me dois tout de même d’en dire un peu plus sur son travail. Depuis maintenant sept ans, il compile de façon chronologique ses égo-photos. Là n’est pas l’intérêt majeur puisque, sans vouloir faire de l’originalité un critère de jugement artistique, une démarche plus ou moins similaire a déjà été entreprise par un peintre photographe polonais du nom de Roman Opalka, lequel a suivit cette démarche pendant plus de 40 ans. Il a maintenant réalisé presque six millions d’autoportraits. Ce sont des témoignages qui manifestent « le changement dans la durée, celui qui montre la nature mais d’une manière propre à l’homme, sujet conscient de sa présence définie par la mort, émotion de la vie dans la durée irréversible » (Opalka). Ils incarnent la fragilité de l’être, voué à l’effacement progressif et à la mort, mais aussi sa force de vie. La fixité du regard révélée par les photos signale l’acuité d’une conscience qui déchiffre le réel et qui livre son propre combat contre la dilution.

 

        Avec Noah Kalina, l’objet qui nous est présenté n’est plus une série de photos accrochées à un mur blanc, mais une vidéo de 5 min pendant laquelle s’enchaînent 2536 autoportraits classés dans un ordre non chronologique. L’effet me semble garanti, la fixité du visage et de l’expression se heurtent à un monde qui change, qui évolue, qui tourbillonne autour de lui, la sensation d’aspiration est forte et se mêle à l’anecdotique, aux changements de coiffures, de tenues (parfois torse nu). Il me semble alors voir poindre quelque chose de mélancolique, qui ne se rattache pas plus à l’inexpressivité de Noah qu’à ce défilement incessant et captivant du « décor », de l’environnement – peut être la sensation de cette tension qui s’exprime de manière mélancolique. Ce sentiment est agrémenté et bercé d’une musique, dont l’étiquette actuelle doit être « musique répétitive américaine », qui n’est pas sans nous rappeler l’influence de Satie et les échos de Philippe Glass (dans le film The hours par exemple).

            Il est évident que le rapport qu’il entretient avec le photographique n’est pas basé sur le narcissisme ou une quelconque mégalomanie, la photographie transforme le sujet (le photographe qui dit « je ») en objet (ce qui est jeté sous le regard), et l’objet (la photo, le papier photo) en sujet (en thème). Ce jeux du Je n’est en rien une pirouette qui alimenterait le burlesque photographique, mais un décalage de notions subtil qui permet de poser certaines questions, de perturber et d’ébranler certaines évidences…je crois que l’instant de cette vidéo, le quotidien n’est plus évident, la banalité ne va plus de soi, il est sans doute nécessaire d’interroger continuellement ce qui nous entoure, afin de se définir, de se positionner dans un monde qui, non, ne va pas trop vite (la preuve : le visage, l’éclairage, les vêtements et la coiffure changent à la même vitesse, ce qui aurait été moins frappant si l’ordre avait été chronologique), mais qui nous échappe tout de même. Se questionner, se perturber, voilà une manière essentielle de parvenir à prendre prise sur le réel, et pourquoi pas, à « crever le réel ».

 
 
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