La LCR a-t-elle perdu la boussole ?

Publié le par Rehan

Article à paraître dans Critique Communiste, n°183, mai 2007

Sur le débat stratégique l’ensemble des contributions se trouvent sur le site d’Europe Solidaire Sans Frontières :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?rubrique116

 
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La LCR a-t-elle perdu la boussole ?

Conservatisme trotskyste et imaginaire machiste dans le renouveau du débat stratégique au sein des gauches radicales

 
Par Philippe Corcuff
 

«Á chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer.»

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940.

 

«Rester fidèle à ce qu’on fut, tout reprendre par le début, chacune des deux tâches est immense.»

Maurice Merleau-Ponty, Signes, 1960.

 
 

La LCR a lancé dans sa revue Critique communiste un débat dit «stratégique» qui concerne d’abord la tradition politique et organisationnelle dont elle est issue, un trotskysme ouvert, mais aussi, plus largement, l’ensemble des gauches radicales en quête de repères, en France, en Europe et dans le monde. Dans deux numéros de Critique communiste (n°179 de mars 2006 et n°181 de novembre 2006) des dirigeants et des militants de la LCR se sont exprimés de manière pluraliste sur cette question ainsi qu’un dirigeant d’une organisation trotskyste britannique (Alex Callinicos du SWP).  Dans un texte interne, Olivier Besancenot avait déjà souligné, dès novembre 2005, l’importance de relancer le débat stratégique au sein de la LCR afin de «répondre aux défis stratégiques du drapeau altermondialiste» et de définir alors de «nouvelles exigences stratégiques et programmatiques»[1].

 
Un itinéraire et un point de vue décalés

Mon propos ici sera principalement critique par rapport à la tournure du débat stratégique dans la LCR. J’ai commencé ailleurs à avancer de manière un peu plus détaillée quelques pistes stratégiques, puisant tout à la fois dans les gauches de la social-démocratie et dans les courants libertaires[2]. Mes réflexions seront ainsi décalées, car issues d’un parcours politique atypique : adhésion au Mouvement de la Jeunesse socialiste en 1976, puis au PS (1977-1992, dans le courant CERES, devenu Socialisme et République), au Mouvement des citoyens (1993-1994), aux Verts (1994-1997), co-fondateur de la SELS (Sensibilité Ecologistes Libertaire et radicalement Sociale-démocrate) en décembre 1997, partenariat SELS-LCR en 1998-1999, adhésion à la LCR en 1999.

Le logiciel politico-intellectuel, toujours en reconstruction, que je tire de ce parcours m’éloigne de celui, «marxiste révolutionnaire» d’inspiration trotskyste, qui a marqué l’histoire de la LCR[3]. Si je continue à faire de Marx et de certains marxistes (comme Rosa Luxemburg, Otto Bauer, Antonio Gramsci ou Walter Benjamin) des repères importants, je ne me définis plus à proprement parler comme «marxiste». La fréquentation de la sociologie (des classiques comme Durkheim, Simmel ou Weber aux contemporains comme Pierre Bourdieu ou Luc Boltanski et Laurent Thévenot)[4] et de la philosophie (dans un Panthéon assez personnel où cohabitent More, Machiavel, La Boétie, Proudhon, Wittgenstein, Merleau-Ponty ou Lévinas)[5] a élargi mon espace de références, en me conduisant à ne plus faire de Marx, un axe unificateur, mais simplement un fil important. Politiquement je m’inscris dans la recherche d’un réformisme révolutionnaire (de Jaurès et Bauer jusqu’au CERES des années 1970), mais avec la spécificité de puiser des ressources du côté libertaire face aux risques de l’institutionnalisation et de la monopolisation du pouvoir.

Tactiquement, je me suis senti et je continue à me sentir en phase avec la majorité de la LCR depuis 1999 : utilité de l’alliance avec LO pour sortir de l’ombre électorale lors des Européennes de 1999, nouvelles possibilités ouvertes par la 1ère candidature d’Olivier Besancenot, logique de claire dissociation avec la gauche sociale-libérale (la thématique des «deux gauches») et, dans la dernière période, prudence vis-à-vis des illusions unanimistes véhiculées par les comités anti-libéraux et importance d’une 2ème candidature d’Olivier devant les ambiguïtés politiques à l’égard du PS pesant sur cette dynamique. Mais si je converge assez facilement sur le court terme de la tactique électorale avec la majorité de l’organisation, je suis moins à l’aise avec le conservatisme stratégique que manifestent les positions de certains de ses dirigeants dans Critique communiste.

Le stratégique, c’est le moyen terme qui relie le court terme des actions immédiates (la tactique) et le long terme du projet d’une société alternative. C’est le domaine du comment, des hypothèses sur le chemin à construire, ou encore de la boussole. Or, après presque deux siècles d’échecs des combats pour bâtir une société non capitaliste, permettant une émancipation individuelle et collective dans une cadre démocratique et pluraliste, après la fermeture du cycle ouvert par la Révolution d’Octobre 1917 et ses bifurcations staliniennes, après l’enlisement social-libéral de la social-démocratie européenne à partir des années 1980, les boussoles stratégiques à disposition apparaissent fort endommagées.

Le débat stratégique aurait du alors être une des priorités de l’organisation plutôt qu’elle ne passe son temps à batailler presque exclusivement sur des questions de tactique électorale lors de ses trois derniers congrès. La tactique électorale renvoie à des paris raisonnés dans une conjoncture immédiate toujours marquée par une forte incertitude. Il est tout à fait légitime que des paris raisonnés différents puissent être avancés, y compris à partir d’une même boussole stratégique. Pourquoi, cependant, tant de violence verbale et de méfiance réciproque autour de ces choix tactiques ? Alors que la boussole stratégique, par rapport auxquels ces paris tactiques devraient être formulés, n’a rien d’évident. Peut-être parce que l’absence de repères stratégiques communs stabilisés, débattus et redéfinis ensemble, affaiblit les limites du raisonnable dans les affrontements tactiques internes. Peut-être parce qu’une longue histoire commune ne suffit plus, dans le flou stratégique et dans l’émiettement des vues tactiques, à fédérer les cadres les plus anciens de l’organisation. Peut-être parce qu’on a ainsi mêlé, dans la confusion, dimensions tactiques explicitement discutées et dimensions stratégiques refoulées mais quand même présentes sous une forme biaisée.

 
Du conservatisme stratégique au sein de la LCR

Cédric Durand, jeune militant de la LCR, baignant tout particulièrement dans l’expérience émergente de l’altermondialisme, propose dans son papier de prendre acte de la «crise stratégique» affectant la LCR[6]. Il invite alors à une réélaboration à partir de la tradition. Il part donc du «modèle stratégique» qui aurait servi jusqu’à présent de guide à la Ligue, en prenant notamment appui sur les cas des révolutions russes de 1905 et d’octobre 1917. Il s’agit de «la conquête du pouvoir politique par la grève générale insurrectionnelle», adossée aux notions de «parti révolutionnaire», de «crise révolutionnaire» et de «dualité des pouvoirs». Ce modèle aurait fait de la conquête du pouvoir d’État la bataille centrale, prélude à «la confrontation décisive» entre le pouvoir bourgeois et le pouvoir prolétarien.

Durand pense avec quelques raisons (en particulier «les échecs passés» et «la complexification» présente) que ce modèle «n’est plus en adéquation avec le contexte historique». Il ne propose pas pour autant d’abandonner la tradition révolutionnaire propre à la Ligue, mais de la déplacer, de l’élargir et de la pluraliser, autour de deux axes : 1) l’action politique «ne doit plus être centrée exclusivement sur la préparation de la révolution comme instant décisif, mais être tournée vers la mise en branle d’un processus de transformation sociale dans lequel la crise révolutionnaire est simplement une étape» ; et 2) «en lieu et place de la scène unique d’affrontement pour prendre le pouvoir d’Etat, il convient d’articuler une pluralité d’espaces stratégiques qui bien qu’interdépendants connaissent des logiques et des dynamiques en partie autonomes». Ces trois espaces sont ceux de l’expérimentation, de la protestation et du «champ politique institutionnel démocratique». Il vaudrait mieux continuer à appeler «conquête du pouvoir d’État» ce troisième espace pour dissiper d’éventuels malentendus dans lesquels se sont engouffrées les réactions d’assez mauvaise foi au texte de Durand dans Critique communiste, en le réduisant à la position d’un John Holloway, celle de «l’antipouvoir» renonçant définitivement à «la prise du pouvoir d’État»[7], ou plus largement à un abandon des «vraies positions révolutionnaires» (pas celle des «mauviettes » ou des «femmelettes réformistes», mais celles des «durs de durs»…je reviendrai sur l’inconscient machiste de la terminologie des conservateurs de «la ligne juste» au sein de la Ligue).

Attitude typiquement conservatrice : quand on ne veut pas discuter de nouvelles hypothèses stratégiques, on sous-entend que «le camarade a reculé sous les coups de l’ennemi» ou même qu’«il est tombé dans le camp adverse»…C’est ce que fait fort dogmatiquement Alex Callinicos («La vision durandienne de cette critique présente un intérêt essentiellement en tant qu’articulation des idées reçues de l’aile intellectuelle dominante du mouvement altermondialiste, en particulier dans l’hostilité qu’elle exprime envers toute tentative de poser la question du pouvoir politique»[8]) et, de manière plus soft, Antoine Artous («le "nouveau modèle stratégique" de Cédric Durand rejoint une forme de radicalisme socio-politique "mouvementiste", très présent dans le mouvement altermondialiste et les "mouvements sociaux"»[9]), Guillaume Liégard («abandonner l’essentiel devant les difficultés. C’est, en filigrane, à mon sens, le fond du texte de Cédric Durand»[10]), ou Daniel Bensaïd (« Écartons d’emblée les critiques de J. Holloway à Cédric Durand) …»[11]). Certes Bensaïd explique, en faisant la leçon au «petit jeune» Durand, que le corpus stratégique traditionnel de la Ligue ne constituerait pas un «modèle», comme «quelque chose à copier», mais de simples «hypothèses stratégiques» (en reprenant une expression du texte d’Artous) plus mobiles. Mais le rouleau compresseur de la plupart des textes venant après celui de Durand, invalidant rapidement (pour ceux cités) ou ignorant purement et simplement (pour une partie des autres) ses timides interrogations, met plutôt en évidence qu’il s’agit moins d’un «modèle» que quelque chose comme un présupposé indiscutable, bref un dogme ne s’avouant pas comme tel. Sa fonction serait alors moins cognitive (aider à mieux comprendre le monde) et pratique (aider à le transformer) qu’identitaire. Il constituerait le cœur d’une identité politique, indissociablement collective et individuelle, dont la répétition permettrait de se réassurer individuellement et collectivement. On aurait donc affaire à une fonction principalement socio-psychologique.

Mais le texte le plus conservateur est sans doute celui de François Sabado, qui ne répond pas directement à celui de Durand, mais qui lui est antérieur, prenant la forme d’un rapport présenté à un stage de responsables nationaux de la LCR[12]. La tonalité critique de mon constat ne vise pas ici le dirigeant Sabado, qui est l’un de ceux qui, ces dernières années, a le mieux incarné le sens de l’intérêt général et de l’équilibre au sein de la LCR. Il l’a fait avec pragmatisme tactique, associant un esprit d’ouverture à un refus clairvoyant des aventurismes minoritaires. Mais dès qu’il s’agit de «stratégie» la logique identitaire semble se bétonner. Et, comme à la messe, les paroles pieuses permettent aux fidèles de ritualiser leur vivre ensemble : «La question centrale de toute stratégie révolutionnaire reste la conquête du pouvoir», «D’où la place stratégique centrale des crises révolutionnaires», «Pour réaliser cet objectif la grève générale représente une figure centrale dans notre stratégie», «Un processus de confrontation et de dualité de pouvoirs se développe»…Pas étonnant que l’excommunication de Durand ait été prononcée implicitement sans trop se préoccuper de débats argumentés !

 

Quelques avancées stratégiques dans l’hésitation et la contradiction, malgré la gangue identitaire

Pourtant, percent dans les réflexions des uns et des autres, sous la gangue identitaire, de nouvelles questions intéressantes pour renouveler le débat stratégique. Antoine Artous apparaît trop occupé à embellir sa jeunesse trotskyste, en insistant sur le caractère simplifié des lectures de l’hypothèse stratégique de «la grève générale insurrectionnelle» proposées par ses critiques (Durand) comme par ses défenseurs actuels (Sabado). Pourtant, il fait partie des quelques intellectuels marxistes qui, dans les dernières années, ont permis de renouveler des problèmes importants, et notamment : 1) dans la complexification de la vision de l’État comme dans la critique de l’ambiguïté du thème marxien du «dépérissement de l’État», entre mise en cause de l’oppression politique (juste) et «fin de la politique» (contestable)[13] ; et 2) avec des réflexions prospectives sur la possibilité d’une «articulation» de «pratiques de démocratie directe avec un système représentatif», dans une dynamique d’émancipation socialiste[14]. Sa posture de défense nostalgique d’une version plus compliquée de «la grève générale insurrectionnelle» et de «la dualité de pouvoir» freine la pleine et claire intégration de ces avancées théoriques dans le débat stratégique interne à la LCR. Toutefois, quand il écrit dans son article de Critique communiste qu’«on ne peut pas croire que ce nouveau pouvoir surgira en extériorité complète avec certaines institutions politiques en place, notamment les assemblées élues sur la base du suffrage universel», il dessine une «dualité de pouvoir» plus seulement duelle et une discontinuité révolutionnaire s’appuyant sur pas mal de continuités…

Avant le débat stratégique organisé par Critique communiste, Christian Picquet a formulé quelques éléments stratégiques qui donnent un peu plus de contenu à la tension repérée chez Artous entre rupture et continuité dans une dualité non exclusivement duelle[15]. Picquet note ainsi : «si, comme le subodorait Gramsci, la réalité des États contemporains rend inefficient le schéma de la révolution d’Octobre, à savoir celui d’une dualité de pouvoirs dessinant en pointillé le contre-État appelé à remplacer l’appareil de domination de la bourgeoisie (…) c’est que la révolution doit être désormais appréhendée comme un processus. (…) que l’on ne saurait confondre avec les vieilles lunes du "passage graduel au socialisme" (…) marqué de tensions et d’affrontements»[16]. L’austro-marxisme d’Otto Bauer (1881-1938) avait déjà tracé en pointillés les linéaments d’un processus révolutionnaire non gradualiste (à la différence d’un Jaurès), intégrant ruptures et antagonismes, et incluant une théorie de «la violence défensive»[17]. Par ailleurs, Picquet suggère une «tension» entre assemblées basées sur la suffrage universel et formes populaires d’auto-organisation - tension «entre deux légitimités», qui «ne saurait se dénouer par la substitution de l’une à l’autre»[18] - plus heuristique que le thème de «l’articulation» cher à Artous. Artous reste encore imprégné par le vocabulaire du «dépassement des contradictions» et de «la synthèse» d’inspiration hégélienne, alors que Picquet semble plus proche de «l’équilibration des contraires» mise en avant par Proudhon contre Hegel[19].

Toutefois, le point faible de Picquet consiste dans sa fétichisation des institutions républicaines existantes, sous-estimant la double critique avancée par la sociologie politique contemporaine (Pierre Bourdieu, Daniel Gaxie, etc.) dans le sillage des analyses initiées par Max Weber et par Roberto Michels : 1) la critique libertaire de la domination politique travaillant la démocratie représentative (domination des représentants sur les représentés, des professionnels de la politique sur les citoyens ordinaires), dans l’autonomie même de la politique républicaine vis-à-vis des autres rapports sociaux ; et 2) la critique sociale de la façon dont les inégalités (de capital économique, de capital culturel, etc.) et les dominations sociales (de classe, de genre, générationnelle, post-coloniale, etc.) extérieures à la politique républicaine s’y réfléchissent.

On a vu la rudesse de Guillaume Liégard face aux modestes audaces de Durand, mais cette fermeture identitaire n’empêche pas une certaine ouverture stratégique. Lucide, il note que «globalement, les effets du désastre stalinien apparaissent largement sous-estimés voire complètement niés». Et il invite alors à «revisiter» Gramsci et la question de «la bataille pour l’hégémonie». Une des modalités de ce combat ? «Exploiter les gisements de communisme à l’échelle des entreprises et des services publics, bien sûr, mais aussi à l’échelle d’une ville par exemple», afin de «démontrer concrètement la supériorité du projet socialiste».

Le texte de Francis Sitel a le désavantage de mêler parfois les dimensions stratégiques et tactiques[20]. Ainsi il tend à caricaturer le thème des «deux gauches» dans notre lecture tactique des forces politiques en présence («On voit mal comment on pourrait envisager une recomposition politique permettant l’affirmation d’une force nouvelle à gauche, si un trait d’égalité définitif peut être établi entre les partis bourgeois, ultra libéraux, et, d’autre part, la social-démocratie, et en conséquence toutes les forces susceptibles de s’allier avec celle-ci (dont le PC)»), en maintenant alors implicitement dans les choix de tactique électorale un lien privilégié avec «la gauche» sous hégémonie sociale-libérale. Toutefois sa position de minoritaire au sein de la LCR lui donne une grande liberté par rapport à la gangue identitaire de l’organisation, et l’amène à mettre judicieusement les pieds dans le plat stratégique. Par exemple, avec une question stimulante pour une tradition révolutionnaire qui a surtout mis l’accent sur l’irréversibilité des processus révolutionnaires : «dès lors  qu’il apparaît difficile de ne pas poser comme principe le recours à des élections au suffrage universel, ne faut-il pas (…) assumer explicitement la possible réversibilité de la transformation sociale engagée ?»

Cela amène aussi Sitel à assouplir la dichotomie réformes/révolution : «réformes et révolution ne se présentent pas comme les branches d’une alternative, mais comme un couple qu’il s’agit de mettre en mouvement». Mais, un tel assouplissement apparaît partagé par d’autres intervenants : Bensaïd parle de «la dialectique (et non l’antinomie) entre réformes et révolution», et Samy Johsua «d’une dialectique entre réformes et révolution»[21]. Côme Pierron et Joséphine Simplon semblent toutefois attachés à une coupure plus rigide, en insistant sur «une démarcation stricte avec le réformisme»[22]. D’abord, ils confondent deux choses à mon avis distinctes : le clivage traditionnel entre «réformistes» et «révolutionnaires» et le clivage conjoncturel entre ceux qui, dans la gauche antilibérale, ont tendance à «réinsérer la gauche radicale dans le giron de la gauche institutionnelle» et ceux qui s’efforcent de maintenir une indépendance de la gauche anticapitaliste. On peut penser, comme moi, que le second clivage constitue une clé opératoire de lecture de la situation politique actuelle sans chercher à le rabattre sur le premier, appréhendé comme une sorte d’«essence» intemporelle qui donnerait toujours, quelles que soient les conditions historiques, raison aux mêmes (et tort aux mêmes).

D’autre part, l’analyse de Pierron et Simplon apparaît fortement nourrie d’un idéalisme révolutionnaire bien peu matérialiste : «Sur le fil du rasoir institutionnel, seuls les révolutionnaires parce qu’ils sont conscients de la pertinence du clivage entre réformisme et révolution (…) peuvent assumer les contradictions de la présence dans les institutions pour en faire des outils de pédagogie socialiste et de mobilisation». Comment de simples idées (sur la différence entre réformisme et révolution) pourraient-elles résister à la matérialité de l’institutionnalisation et des rapports de pouvoir, qui a emporté tant d’expériences «réformistes» ou «révolutionnaires» ? Ne vaut-il pas plutôt, de manière davantage matérialiste (ou davantage sociologique, selon mon propre vocabulaire), penser et expérimenter dans la pratique des dispositions (intérieures aux personnes) et des dispositifs (extérieurs aux personnes) d’inspiration libertaire limitant les effets des mécanismes de concentration du pouvoir et de bureaucratisation ? Plutôt que de se raconter de «belles histoires» sur son identité «révolutionnaire», qui serait radicalement distincte de celle des «renégats réformistes», et cultiver à bon compte idéaliste une image de «rebelle», la définition proposée par Louis Althusser du «matérialisme» apparaît plus adaptée à nos fragilités individuelles et collectives : «ne plus se raconter d’histoires»[23] ! Ou mieux : «ne plus se raconter d’histoires» sur soi, son organisation et les réalités présentes, pour pouvoir encore raconter des histoires sur d’autres mondes possibles à faire advenir. On aurait alors là une analyse matérialiste du présent (et de soi) branchée sur une ouverture utopique. Mais malgré sa raideur révolutionnariste, la contribution de Pierron et Simplon a l’intérêt, comme d’ailleurs celles de Durand et d’Alain Mathia[24], de faire du mouvement altermondialiste une des sources principales du renouveau du débat stratégique pour les gauches radicales, comme de souligner la nécessité d’«intégrer de nouvelles dimensions (féminisme, écologie, etc.)».

Galia Trépère[25] est aussi prise dans une contradiction. D’une part, elle affiche une belle ouverture («Il s’agit aujourd’hui de tout reprendre, l’esprit libéré des mythes, par un retour critique sur ces errements théoriques et politiques»). D’autre part, à la manière des croyants, elle replonge le nez dans la Bible, comme trop effrayée par son audace initiale («on peut rapprocher la situation actuelle de celle d’avant la Deuxième guerre mondiale, quand Trotsky formulait le Programme de transition»...).

Le texte de Samy Johsua est, comme souvent, l’un des plus subtils. Tout en demeurant d’un strict point de vue lexical dans le cadre identitaire de l’organisation, il est amené à poser des questions qui le débordent largement. Certes, il marque un attachement au thème du «double pouvoir». Mais à côté de cela, il en dynamite potentiellement le carcan dogmatique en mettant l’accent sur l’incertitude («Le problème principal dans ce cas est que la révolution est imprévisible pour l’essentiel»). Ici l’esprit scientifique acéré tend à s’émanciper de la simple logique identitaire. Il pointe aussi l’ambivalence de la question de l’institutionnalisation  (carcan reproducteur/point d’appui) contre une vision en terme d’«essence» univoque : par exemple, «D’un certain point de vue, le mouvement syndical constitue une partie des institutions qui font tenir le système de domination, même s’il ne s’y limite pas».

Malgré ces diverses hésitations et contradictions intéressantes, le conformisme identitaire des gardiens du Temple stratégique de la LCR pourrait «subjuguer la tradition» révolutionnaire dont la LCR a été porteuse, si l’on suit le fil de la pensée de Walter Benjamin. Durand, avec sans doute des maladresses, des pistes provisoires, partielles et insatisfaisantes, a tenté de féconder au contraire la tradition révolutionnaire de la Ligue au moyen de questions renouvelées, afin de la sauver du conformisme qui la menace. Il est étonnant, ici, que Bensaïd, qui a été si productif sur le plan de la pensée politique ces dernières années, dans une mobilité fort benjaminienne[26], se retrouve sur des positions nettement plus conservatrices dès qu’il s’agit de discussions internes à la LCR. Il y va vraisemblablement d’une inertie identitaire qui freine le travail de la raison critique sur le terrain intra-partisan.

 
Du machisme stratégique au sein de la LCR

L’inertie des identités, des pratiques politiques et des modes de raisonnement peut s’inscrire dans une routinisation du vocabulaire utilisé, qui devient peu à peu une rhétorique à usage interne propre à tel ou tel groupe. Ludwig Wittgenstein a ainsi remarqué «que notre langue est demeurée identique à elle-même et qu’elle nous dévoie toujours vers les mêmes questions»[27]. Et il a ajouté à un autre moment : «Il faut parfois retirer de la langue une expression et la donner à nettoyer – pour pouvoir ensuite la remettre en circulation»[28].

Sitel note justement que la pensée stratégique «dans la tradition marxiste révolutionnaire» apparaît «étroitement liée à la problématique de la guerre», et qu’elle a donc été fortement contrainte par un «langage militaire». Il aurait pu ajouter la connotation machiste de ce vocabulaire, au sens où il entre plutôt en congruence avec les valeurs constituées socialement et historiquement dans nos sociétés comme «masculines». Il n’est pas étonnant que la politique occidentale ait été largement pensée et pratiquée sous le prisme d’un imaginaire machiste (y compris les politiques révolutionnaires), alors que les hommes ont dominé et dominent encore la politique (y compris dans les organisations révolutionnaires). Le texte de Sabado est ainsi plein de métaphores d’inspiration militaro-machiste : «montée de luttes des classes», «la conquête du pouvoir politique», «les rapports de forces» (omniprésents), «stratégie d’usure et d’affrontement», «des périodes offensives et défensives», «des phases de replis et d’assaut», «accumuler», «s’attaquer»,  «décisif», «central», «renversement», «confrontation», «les préparatifs», «mobilisation», etc. Ces métaphores contribuent à structurer la vision même de la politique, hantée par un inconscient machiste.

Les historiennes féministes des sciences ont bien analysé les effets des métaphores en général et des métaphores sexuées en particulier sur les raisonnements et les pratiques scientifiques. C’est le cas notamment d’une historienne américaine de la biologie, Evelyn Fox Keller, pour qui ces métaphores participent tout à la fois à la stimulation des découvertes dans certaines directions et à l’occultation de certains problèmes[29]. Eléni Varikas montre des choses comparables dans l’histoire de la pensée politique occidentale[30]. Rappelons la formule de Machiavel selon laquelle «la fortuna est femme et il est nécessaire, si l’on veut la culbuter, de la battre et de la bousculer»[31]. Le vocabulaire hégémoniquement machiste de la politique (et tout particulièrement des analyses stratégiques, marquées par leurs origines militaires, ce qui a été renforcé dans les mouvements révolutionnaires par la contrainte, dans certaines conditions historiques et politiques, du recours à la lutte armée, puis sa mythologisation machiste dans des conditions historiques et politiques qui n’avaient plus grand-chose à voir) aurait alors refoulé ce que les métaphores constituées socialement comme «féminines», et donc dominées, pouvaient nous dire sur d’autres rapports possibles à la politique. La focalisation exclusive sur «les rapports de force » n’a-t-il donc pas à voir avec l’obsession machiste de «montrer qu’on a des couilles» ou qu’«on en a une plus grosse» ? Les thèmes de «l’accumulation», de «la montée», de «la conquête», de «la prise», de «l’assaut» ou du «renversement», comme l’insistance sur «le basculement» dans «le moment décisif», n’ont-ils pas à voir avec une sexualité vue à travers le pénis et l’orgasme masculin ? Les «préparatifs» ne font-ils pas signe du côté de «préliminaires» menant inéluctablement au coït final ?...

La métaphore de la caresse filée par Emmanuel Lévinas, en réévaluant un imaginaire et une érotique dévalués car socialement constitués comme «féminins», nous permet de découvrir, a contrario, ce que le machisme stratégique occulte dans le rapport à la politique : «Cette recherche de la caresse en constitue l'essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce “ne pas savoir”, ce désordonné fondamental en est l'essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir (...) Peut-on caractériser ce rapport avec l’autre par l’Eros comme un échec ? Encore une fois, oui, si l’on adopte la terminologie des descriptions courantes, si l’on veut caractériser l’érotique par le “saisir“, le “posséder“, ou le “connaître“. Il n’y a rien de tout cela ou échec de tout cela, dans l’eros. Si on pouvait posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait pas l’autre. Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir»[32]. À la différence des politiques hégémoniques de «la force», attachées à une rhétorique de la maîtrise et de la certitude, une politique de «la caresse» serait ouverte sur l’exploration et sur l’incertitude.

Un mouvement émancipateur plus radical (car saisissant plus profondément les racines emmêlées des oppressions, jusque dans les formes routinisées du langage) aura sans doute à davantage métisser les métaphores et les valeurs socialement constituées comme «masculines» et comme «féminines», le vocabulaire de «la force» et celui de «la fragilité», contre l’hégémonie machiste actuelle. Des figures plus métissées commencent d’ailleurs à émerger du côté de la contestation sociale. Sur un terrain directement politique : le sous-commandant Marcos, guérillero-poète se moquant de lui-même[33]. Ou sur le terrain artistique : le rap de la marseillaise altermondialiste Keny Arkana[34], mettant en tension le registre habituel de la force dans le rap et une fragilité singulière.

Les trois espaces stratégiques, interdépendants et autonomes, suggérés par Cédric Durand pourraient permettre justement de métisser davantage les valeurs socialement constituées comme «masculines» et comme «féminines». Si l’espace de la protestation (et de la revendication) comme celui de «la conquête et de la transformation des institutions publiques» (selon une reformulation qui m’est propre) demeurent marqués par la question des «rapports de force», l’espace de l’expérimentation (ou de l’exploration, dès maintenant, d’autres mondes possibles dans la tâtonnement et la curiosité) nous ouvre un autre aspect de la politique émancipatrice. Par ailleurs, on pourrait ajouter un quatrième espace, celui de l’émancipation culturelle (mêlant transformation collective et transformation de soi, bataille culturelle contre les idées dominantes et recherche de nouvelles significations).

 
Être fidèle à une histoire, tout en reprenant radicalement quelques questions

Maurice Merleau-Ponty nous enjoignait à mettre en tension deux logiques distinctes : la fidélité à une histoire et à des valeurs/la réélaboration radicale de nos repères politiques. Sans doute marqués par la reconversion d’une partie significative des «élites» gauchistes de 1968 dans la défense du vieux monde, certains dirigeants de la LCR sont tentés de sacrifier le second pôle au premier, pour des raisons d’éthique honorables. D’autant plus qu’ils peuvent retirer de cette démarche prudente un certain confort identitaire. Après deux siècles d’échec de l’espérance anticapitaliste, dans une conjoncture où la galaxie altermondialiste révèle des potentialités émancipatrices renouvelées, cela risque de faire passer cette petite organisation, dotée pourtant de tant de possibilités par rapport à sa modeste taille, à côté d’enjeux majeurs de la période.

 


[1] «Construire la LCR, ni comme une fin en soi…ni par défaut», Pré-Courrier DN, 16 novembre 2005.

[2] Dans «Léon Blum au congrès de Tours de 1920 – Actualité et inactualité d’une lucidité partielle», dans Les socialismes français à l’épreuve du pouvoir (1830-1947) – Pour une critique mélancolique de la gauche, sous la direction de P. Corcuff et A. Maillard (Paris, Textuel, 2006).

[3] On trouvera un premier état de discussion entre «le marxisme révolutionnaire» de la LCR et mes propres références dans un livre de dialogue avec Antoine Artous : Nouveaux défis pour la gauche radicale – Émancipation et individualité (Lastresne, Le Bord de l’eau, 2004).

[4] Voir Les nouvelles sociologies (Paris, Nathan/Armand Colin, coll. «128», 1995).

[5] Voir Les grands penseurs de la politique – Trajets critiques en philosophie politique (Paris, Armand Colin, coll. «128», 2005).

[6] «Pour un nouveau modèle stratégique», Critique communiste, n°179, mars 2006 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article2534 ).

[7] Voir John Holloway, Change the World Without Taking Power, Londres, Pluto Press, 2002, et «Quinze thèses sur l’anti-pouvoir», ContreTemps, n°6, février 2003 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article4498 ).

[8] «Qu’entend-on par stratégie révolutionnaire aujourd’hui ?», Critique communiste, n°179, mars 2006 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article2535 ).

[9] «Orphelins d’une stratégie révolutionnaire ?», Critique communiste, n°179, mars 2006 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article2542 ).

[10] «Quelques réflexions sur la stratégie révolutionnaire», Critique communiste, n°179, mars 2006 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article2261 ).

[11] «Sur le retour de la question politico-stratégique», Critique communiste, n°181, novembre 2006 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article3122 ).

[12] «Stratégie révolutionnaire dans un pays capitaliste avancé – Quelques éléments clés», Critique communiste, n°179, mars 2006 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article2199 ).

[13] Voir Marx, l’État et la politique (Paris, Syllepse, 1999).

[14] Voir «Démocratie et émancipation sociale», dans Marxisme et démocratie (Paris, Syllepse, coll. «La Cahiers de Critique Communiste», 2003).

[15] Dans La République dans la tourmente – Essai pour une gauche à gauche (Paris, Syllepse, 2003).

[16] Ibid., pp.141-142.

[17] Voir Otto Bauer et la révolution, textes choisis, présentés et annotés par Yvon Bourdet (Paris, EDI, 1968).

[18] Op. cit., p.146.

[19] Voir mon article «Redécouvrir Proudhon le libertaire, malgré Proudhon le conservateur», Critique communiste, n°178, décembre 2005 (repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5526 ).

Publié dans Penser

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