AXIOMATIQUE DU VIDE

Publié le par Raf




AXIOMATIQUE DU VIDE
 



 

            Pourquoi recourir au préfixe « néo » pour qualifier les formes actuelles du libéralisme économique? Selon certains, un tel usage du langage n’aurait d’autres fins que d’affubler la théorie des sinistres attributs d’un épouvantail : chargé d’éloigner les oiseaux un peu trop curieux, le préfixe permettrait ainsi de rendre hideux une pensée des plus respectables.

            Il ne s’agirait donc que d’un simple artifice rhétorique, sans motif aucun sinon celui de salir la toge de la théorie économique dominante. Tel n’est pourtant pas le cas : le néolibéralisme, outre qu’il permet d’appuyer la distinction entre libéralisme politique, connoté positivement, et libéralisme économique, exprime tout à la fois le retour en force, depuis un quart de siècle, des présupposés libéraux, et le fait que les thèses récentes appliquées au Chili, à l’Argentine, en Afrique et ailleurs ne sont pas réductibles à ce libéralisme originel. Voilà qui rend nécessaire une approche globalement chronologique.

 

            Notons que le texte qui suit se borne à porter un démenti à la cohérence supposée du socle théorique des néolibéraux, et ne constitue en aucun cas une réfutation du concept même d’ « économie » et des axiomes qui le maintiennent debout. C’est ainsi qu’il laisse souverains les a priori éminemment polémiques que sont le capitalisme perçu comme fin de l‘histoire, la croissance -et avec elle la consommation- comme ressort inusable de nos sociétés, le travail comme support inlassable à l‘émancipation des hommes… , a priori douteux qui restent autant d’impensés de la culture économique orthodoxe, et le resteront toujours à la fin de ce texte.

 
 

LA RESURGENCE CLASSIQUE

 

            Les présupposés néolibéraux trouvent leur source originelle dans les idées développées par ceux que l’on nomme les « classiques ». Par « classiques », on entend généralement Adam Smith (auteur, au XVIIIème siècle, de l’ouvrage intitulé La Richesse des Nations), David Ricardo et John Stuart Mill (1806-1876), ainsi que Thomas Malthus (1766-1834).

            L’objet n’étant pas ici de traiter de l’ensemble de la théorie classique, qui n’est au demeurant pas univoque, mais davantage de voir en quoi certains de ses préceptes ont pu influencer les penseurs néolibéraux, ne sont ici présentés que les points qui répondent strictement à cet impératif.

 

Le marché comme optimum social

 

L’ensemble des penseurs classiques et libéraux, depuis Adam Smith, ont l’intuition que le marché est autorégulateur, qu’il est lui-même suffisant pour assurer le bien-être social. Au moment où naît le libéralisme économique, c’est-à-dire vers la fin du XVIIème siècle, le contexte intellectuel est favorable à l’idée selon laquelle l’économie serait régie par des mécanismes naturels dont on ne saurait troubler le fonctionnement, sous peine de la mettre en péril. John Locke soutient ainsi qu’il existe des droits naturels de l’individu, que la société et le souverain ne peuvent remettre en cause. Le courant physiocrate invoque, quant à lui, la nécessité de préserver l’ordre naturel, le meilleur possible, ce qui conduit François Quesnay -son chef de file- à défendre deux principes : celui de droit de propriété, c’est-à-dire le droit naturel assurant la meilleure production possible, et celui de liberté économique, qui permettra à chacun de rechercher son plus grand avantage. Sont ainsi posés les fondements du libéralisme économique : la libre recherche des intérêts individuels apparaît comme condition de la satisfaction de l’intérêt général.

 

            Car c’est en droite ligne avec ces principes que naît, sous l’égide d’Adam Smith, l’économie politique. La problématique smithienne s’articule autour de deux idées : celle de liberté naturelle, et celle d’intérêt individuel. La première apparaît comme le meilleur moyen d’accéder au bonheur, et suppose l’effacement relatif de la réglementation étatique afin de donner à l’intérêt individuel la pleine possibilité de s’exprimer.

            C’est là qu’intervient le mythe de la main invisible, ruse de l’Histoire façonnant l’intérêt général sur la base de nos égoïsmes respectifs. Selon la vision smithienne, le marché est une entité naturelle, perçue davantage comme une organisation sociale que comme l’organisation la plus optimale de l’économie. Le marché est autorégulateur, ce qui signifie que la libre poursuite par chacun de son propre intérêt conduira d’elle-même à l’intérêt général. Il est autosuffisant, et assure à lui seul le bien-être de la société. Le marché, et le jeu de libre concurrence entre les individus sur ce marché, constitueraient donc non seulement une condition nécessaire et suffisante pour la promotion de l’intérêt général, mais surtout la plus efficace.

            L’ Etat coercitif devrait dès lors se concentrer sur les seules tâches de défense et d’administration de la justice (fonctions régaliennes); son rôle d’acteur économique se réduirait à la construction et à l’entretien des ouvrages publics (les infrastructures), lorsque les particuliers ne trouveraient pas de profit à l’exécuter eux-mêmes. Bien que tout à fait lucide quant aux conditions d’existence infâmes des ouvriers, Smith considère que, sur le long terme, ceux-ci se trouveront bénéficiaires.

 

            Une telle vision est un leurre. Le marché à lui seul ne permet pas d’assurer le bien-être collectif. Il s’agit d’une pure intuition qui n’a eu de cesse d’être démentie par la réalité, de même que par la science économique. C’est un leurre, d’abord parce que la théorie de la main invisible ressemble davantage à une jolie prouesse rhétorique qu‘à une observation systématique de la société.

            La métaphore de Smith renvoie, au départ, à une fable de Bernard de Mandeville, publiée en 1714. Cette Fable des abeilles met en scène, comme son nom l’indique, de petites abeilles, soucieuses avant toute autre chose de leur seul profit; toutes mènent une heureuse existence, et vivent en parfaite harmonie. Jusqu’au jour où survient un obscur prédicateur, prêchant vertu et austérité. La ruche ne survit pas à une telle incursion, et disparaît peu après. La morale de l’histoire, c’est qu’en entretenant son égoïsme, l’individu assure la pérennité du groupe. Mais la clé de l’énigme, c’est qu’une telle harmonie repose sur une parfaite division du travail : le bonheur de chaque abeille va, en effet, dépendre du zèle avec lequel chaque autre abeille va remplir la tâche qui lui est dévolue. Pour dire les choses autrement, comme je ne suis que boulanger, le mécanicien aura besoin de moi, et vis versa. Or, une telle division du travail n’est absolument pas discernable à l’échelle globale. Les dysfonctionnements sont monnaies courantes, et le chacun pour soi n’est pas du tout le garant du chacun pour tous, la société n’étant pas réductible à un ensemble purement organique, aux membres parfaitement interdépendants.

            De tels dysfonctionnements rejaillissent dès lors que l’on s’attarde quelques instants sur un des prolongements théoriques de la foi dans le marché autorégulateur, la « loi de Say » : cette loi, qui porte le nom de son auteur, énonce la chose suivante : l’offre crée sa propre demande. Deux employeurs ont besoin de main d’œuvre pour produire du pain et des voitures. En contrepartie de la production, les employeurs versent un salaire qui va servir à écouler cette même production. L’ouvrier Renault va ainsi pouvoir acheter sa baguette, et le boulanger sa voiture. L’offre est écoulée, la demande satisfaite. Nous sommes en situation de parfait équilibre, et d’universelle harmonie. Mais voilà, l’artifice ne résiste pas à l’évidence : les crises de surproduction, et un taux de chômage à 10%. Au moment où Say écrit, il n’existe pas de chômage, ce qui a de quoi entretenir l’illusion. Aujourd’hui, le mythe n’a plus de légitimité aucune; les crises de surproduction sont monnaies courantes, le chômage est une réalité structurelle.

            Mais le pantin libéral tient prête sa réplique : le chômage n’est pas le fait d’une insuffisance congénitale du marché, mais trouve sa cause dans l’excès de réglementation. Las! Même les cautions scientifiques les plus honorées par les codes académiques admettent le contraire. Un seul exemple. La « flexibilité » -on se gardera ici d’estimer la pertinence du mot- ne crée pas d’emploi. Ceci n’a rien d’un axiome trotsko-léniniste, et tout de la conclusion que rend publique depuis dix ans un organisme peu soupçonnable d‘activisme anti-bourgeois, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques[i].

            Plus fondamentalement, la vindicte pro-marché aura tôt fait de se heurter à la cohérence logique, déduite des résultats de la pensée économique…d’obédience libérale. Gérard Debreu (néoclassique), prix Nobel d’économie, a pu affirmer avoir « démontré mathématiquement la supériorité du libéralisme » ; fatale erreur, car cela revient à démontrer par contrecoup la vacuité empirique de sa thèse. Ce qu’a démontré Debreu, c’est que dans un monde de concurrence parfaite, il pouvait exister un équilibre. Or, la finesse d’une telle démonstration ne fait que mieux ressortir le néant prospectif de son résultat : il est impossible de partir du postulat de base, à savoir une situation de « concurrence parfaite »[ii]. Les vertus du libéralisme économique ne présentent plus dès lors que les formes de douces coquetteries cognitives, tout juste bonnes pour les oubliettes de la mémoire.

            Mais bien cerner les contours de telles fantaisies nécessite, de surcroît, de bien en éclaircir les termes. Il est ainsi tout à fait intéressant de s’attarder, ne serait-ce que quelques secondes, sur le concept de « libre concurrence ». Que signifie, ou plutôt que suppose le principe de « concurrence parfaite » chez les économistes libéraux? Une hypercentralisation des décisions, « plus proche de la planification soviétique que d’une économie de marché décentralisée », comme l’ont rappelé Matthieu Amiech et Olivier Vaury[iii]. C’est ainsi que dans le monde sur lequel spéculent les libéraux, le bon fonctionnement du système nécessite à la fois une information parfaite sur les prix, et l’absence de rencontres directes entre les agents. Ces deux principes, en effet, constituent les deux seuls moyens de préserver une situation de concurrence parfaite, et donc d‘égalité des chances: alors que la transparence de l‘information garantit les mêmes données de bases pour chacun, l‘absence d‘échanges directs évacue la part d‘arbitraire découlant du hasard des rencontres. Le problème, c’est que de telles…contraintes requièrent la présence d’une autorité centralisée, capable d’afficher tous les prix, et d’organiser l’ensemble des transactions. En d’autres termes, même en supposant (et c’est déjà faire preuve de beaucoup d’indulgence) que ce cadre organisationnel puisse un jour émerger, la concurrence sans régulation n’existe pas.

            Ce n‘est pas finit. En 1956, deux Anglais, nommés Lipsey et Lancaster, en arrivent à la conclusion suivante : même dans le cas où un marché parfait existerait et que l‘on tendrait vers lui, le fait d’introduire davantage de concurrence pour s’en rapprocher ne déboucherait, à terme, que sur une situation pire qu‘à l‘origine. Exemple : on libéralise les petits trains de banlieue pour ne conserver que les TGV qui, eux, ne sont pas déficitaires. On assiste à la ruine des économies locales, à l’émigration vers les villes, à l’usage intensif de la voiture et à l’accroissement de la pollution. Et adieu l’universelle harmonie. On ne peut se rapprocher de la concurrence, car la concurrence est un tout. C’est-ce qu’on appelle le « paradoxe de Lipsey-Lancaster » : ou nous vivons dans un monde de concurrence pure et parfaite, ou il est vain de tendre vers lui.

            Un ultime résultat issu de la science économique achève de torpiller le primat du marché : le théorème de Grossman-Stiglitz (1980). Celui-ci affirme en substance qu’un mécanisme de marché ne peut jamais améliorer le fonctionnement du marché. Le marché ne crée pas plus de marché, car il est une construction extra-économique : c’est le pouvoir politique qui l’institue et l’étend, rien d’autre. Pour assurer sa survie, le marché suppose donc à la fois et l’existence, et l’intervention du politique.

 

            Ce premier point fut un peu long, mais il s’agit là du centre névralgique de la doxa libérale, et du levier idéologique des politiques qui continuent d’être menées.

 

Les vertus du libre-échange

 

            Le second nœud théorique dont les néolibéraux sont aujourd’hui tributaires tient dans la conception ricardienne du commerce international. Cette théorie du libre-échange, édictée par David Ricardo au XIXème siècle, exerce un pouvoir d‘attraction qui n‘a sans doute jamais été aussi puissant qu‘à l‘heure actuelle. Le principe en est le suivant: le libre-échange vient, pour le bonheur de tous, combler les insuffisances intrinsèques des différents pays.

            Cette idée découle de l’hypothèse selon laquelle le commerce international est le fruit des avantages dont peut disposer un pays par rapport à un autre. Par exemple, le climat, les ressources naturelles, la qualité de la main d’œuvre[iv]. Selon Ricardo, dès lors que deux pays ont chacun des avantages l‘un par rapport à l‘autre, les échanges entre ces deux pays seront nécessairement avantageux. C’est la théorie des « avantages comparatifs », selon laquelle le libre-échange profite à tous les pays. Si différents pays se situent à des degrés divers d’industrialisation, alors le résultat est le suivant: dans le pays de départ, la croissance repart. Dans les autres pays, elle démarre.

 

Reprendre la conception ricardienne du libre-échange pose au moins deux types de problèmes. Le premier tient aux implications qui sont celles de la théorie des avantages comparatifs, dont la spécialisation se présente comme le premier corollaire: la spécialisation ne peut qu’entraîner de fait la dépendance vis-à-vis des productions qui ne sont pas réalisées sur le territoire d’origine. Dès lors, un pays ne peut plus prétendre à l‘autosuffisance, et se trouve largement dépendant, par exemple, des coûts de l’échange de tel ou tel produit -avec toutes les conséquences que cela peut avoir au niveau intérieur. C’est pour cette raison que la notion de protectionnisme n’est pas réductible à un pur réflexe nationaliste -comme on l’assène sans l’ombre d’un doute la plupart du temps-, et peut simplement correspondre au seuil le plus pertinent permettant l’organisation saine et durable des sociétés.

Rappelons, d’autre part, qu’à l’origine, les écrits de Ricardo étaient motivés par l’idée de rendre moins chères les denrées et matières premières importées, et celle d’accroître les débouchés extérieurs de l’industrie anglaise sans la crainte de perdre des marchés au bénéfice de ses concurrents. Friedrich List lui répondit dans son Système national d’économie politique (1840) qu’une telle logique équivalait à une apologie d’un libre-échange agressif, qui interdirait à des pays moins avancés sur le plan industriel de pouvoir se développer. Marx prolongea cette idée à partir de l’exemple indien: la colonisation britannique eut ainsi pour conséquence la disparition progressive de l’industrie (notamment textile), qui devait rester l’apanage de la Couronne. La théorie des avantages comparatifs ne débouche donc pas mécaniquement sur le cercle vertueux initialement décrit, l‘histoire le rappelle.

 

Le second problème est relatif aux hypothèses de base de la théorie des avantages comparatifs. Revenons pour cela sur l’exemple qui est classiquement chargé d’illustrer les idées ricardiennes: pour produire une unité de vin et une autre de drap, le Portugal a successivement besoin de 80 et 90 heures. Pour la même production, l’Angleterre a besoin quant à elle de 120 et 100 heures. Les avantages absolus sont donc apparemment uniquement du côté du Portugal. C’est ici qu’intervient une subtilité dans le raisonnement de Ricardo: avec 120 heures nécessaires pour produire une unité de vin, l’Angleterre peut produire 1, 2 unité de drap. Au Portugal, le rapport n’est pas de 120 sur 100, mais de 80 sur 90. L’Angleterre a donc intérêt à se spécialiser dans la production de drap, le Portugal dans celle de vin, de sorte que la production de l’un et l’autre soit plus élevée que s’il n’y avait pas de spécialisation.

C’est ici que l’édifice commence à vaciller : Ricardo place le drap et le vin sur le même plan. Or la productivité industrielle dont l’unité de drap va dépendre ne va que progresser…à l’inverse de la productivité marginale de la terre dont dépend l’unité de vin -et ce précisément en vertu de la loi des rendements décroissants qu’expose Ricardo. Le rapport entre les deux pays va donc être considérablement modifié, car les avantages comparatifs ne sont pas constants. De cet exemple, il ressort en premier lieu que la spécialisation n’est pas toujours ni souhaitable, ni tenable sur le long terme.

Mais cette idée fait surtout rejaillir l’importance des facteurs qui sont à l’origine des avantages de tel ou tel pays. C’est ce que fait remarquer Bernard Guerrien dans son Dictionnaire d’Analyse Économique: les avantages comparatifs sont-ils réductibles à une situation naturelle, considérée comme donnée et définitive? Ou peuvent-ils relever de l’action des États? L’enjeu est de taille, car il fait des avantages comparatifs non plus une variable explicative des échanges, mais une variable devant elle-même être expliquée. Ceci met en lumière une dimension essentielle du principe de libre-échange, celle du rôle dévolu à l’État dans la construction de ces avantages comparatifs. Ainsi, les gouvernements des principaux pays industrialisés ont-ils souvent été à l’origine du développement des « avantages » de leur pays: c’est le cas de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de la France, des Etats-Unis ou du Japon, c’est encore celui des « dragons asiatiques » tels que la Corée du Sud ou Taiwan, qui ont tous connu de plus ou moins longues périodes de protection et d’intervention active de l’État, durant lesquelles leur base industrielle eut le temps de se développer sans être soumise à la concurrence des autres pays. Le « développement » n’est donc pas le simple fait du libre marché, et peut résulter de l‘intervention délibérée de l‘État dans la maîtrise des échanges, ainsi que dans le soutien à tel ou tel secteur de l‘économie.

 

La conséquence de tout ce qui précède est donc logique: derrière sa connotation positive, le libre-échange peut rapidement se transformer en formidable machine à légitimer la hiérarchie des nations, les puissances dominantes cherchant avant tout à préserver leurs avantages acquis -voire à les accentuer. Alors qu’elles se spécialisent dans les secteurs à haut rendement (industries de pointe, services), les pays dominés se contentent de fournir les matières premières, et s’en tiennent à la production agricole, ainsi qu’aux productions de base. Voilà donc ce qui se dessine, en dernier ressort, sous le verni « libre-échangiste »: le maintien des liens de subordination entre pays.

 
 

L’APPORT NEO-CLASSIQUE

 
 

            A la suite de ceux que l’on appela a posteriori les « classiques », l’histoire de la pensée économique identifie l’école « néo-classique » ou « marginaliste » (dont Léon Walras, 1834-1910, est généralement reconnu comme en étant le père fondateur), selon laquelle il faut chercher l’explication ultime des phénomènes économiques au niveau des comportements individuels, eux-mêmes guidés par le principe de rationalité. La théorie néo-classique constitue actuellement le paradigme dominant au sein du champ économique, que ce soit dans l’enseignement[v] ou dans la recherche (domination perceptible au niveau des présupposés, des méthodes, des objets d’études et des résultats).

 

Le choix de la modélisation

 

            Une première caractéristique fondamentale de la théorie néo-classique tient dans son cheminement méthodologique, qui accorde à la modélisation mathématique une place essentielle, voire exclusive. C’est notamment ce primat des mathématiques dans la démarche scientifique qui est à l’origine de toute une rhétorique de l’expert contribuant à disqualifier toute critique émanant de la société civile. Loin d’être une misérable créature définitivement insensible aux malheurs des hommes, l’homme politique ne serait finalement que le modeste porte-voix des diagnostics et médications énoncés par « les plus grands experts », dont les méthodes éminemment sophistiquées interdiraient tout démenti crédible, toute contestation sérieuse et présentable.

 

            Mais voilà: la modélisation n’est pas sans effets pervers, bien au contraire. On distingue généralement deux types de modèles. Les modèles formalisés, qui correspondent notamment aux modèles dits économétriques, au sein desquels on recourre abondamment aux mathématiques. Rien de plus logique, la modélisation mathématique étant le seul moyen de mettre en relations des dizaines, voire des centaines de variables.

            Et les modèles, ou théories, non formalisés, qui tendent à rendre compte de réalités qui ne sont, elles, pas formalisables. C’est ici que l’on rentre dans le vif de la critique: appliquons à ces théories non formalisées le schéma tripartite de la « démarche scientifique traditionnelle »:

 

            - Le premier de ces trois temps consiste à identifier les concepts et hypothèses de bases relatives aux comportements analysés. Ce serait faire injure à la science économique que de soutenir que cette étape est passée sous silence. Ce serait hélas lui faire trop d’honneur que de laisser penser que les hypothèses qui sont initialement posées dans ces types de modèles sont conformes à la réalité qu’elles prétendent représenter. Trois exemples:

1.      La théorie néoclassique postule l’existence d’individus isolés, dont les intérêts demeurent indépendants les uns des autres, et qui ne communiquent que par le système des prix (les prix reflètent toute l’information disponible). Pourtant, la vie économique et sociale se caractérise, sans doute avant toute chose, par des logiques d’imitation, d’envie, et d’interactions de toutes sortes, qui rendent totalement absurde le biais « isolationniste ».

2.      La macroéconomie néo-wallrasienne part de l’hypothèse suivante: « Notre modèle théorique de base comporte un seul type d’unité économique que l’on peut considérer à la fois comme un ménage et une firme » (R. Barro). En réduisant l’ensemble de la société à un seul type d’individu, il devient impossible de pouvoir expliquer le chômage, ou n’importe quel phénomène issu des conflits sociaux.

3.      La construction néo-classique du « marché du travail » -sur lequel sont censés contracter offreurs et demandeurs de travail- nécessite les hypothèses techniques suivantes: la complétude et la convexité de la relation de préférence du salarié, la désirabilité des biens, l’absence de rendements d’échelle croissants pour le producteur, et la décroissance de la productivité marginale des facteurs. Au niveau des hypothèses institutionnelles, on a ceci: la liberté de contracter, la liberté de concurrence, l’information parfaite sur les prix, l’atomicité des agents (ou la libre entrée-sortie des agents) etc. Procéder ici à l’exégèse d’un tel torrent d’absurdités serait faire injure au bon sens du lecteur.

 

            - Passons donc à la seconde étape, qui consiste généralement à formaliser l’ensemble des hypothèses retenues. Encore une fois, impossible ici de reprocher à la science économique de se soustraire à cet impératif, tant les contraintes en la matière sont devenues pressantes (inutile aujourd’hui de postuler pour un poste de chercheur au CNRS sans être passé par Polytechnique); plus facile, en revanche, de faire valoir qu’à l’étape de « formalisation » il serait sans doute plus judicieux de substituer celle du « raisonnement »,qui laisse la porte ouverte à une démonstration scientifique irréductible à la simple spéculation mathématique. Car en Économie, et comme le rappellent sans cesse ses historiens ou ses sociologues, nombreux sont les domaines qui échappent, en dépit de tentatives récurrentes, à la formalisation: les phénomènes de pouvoir, d’envie, de conflit-coopération, la prise en compte des organisations, institutions[vi] etc. sont autant de phénomènes saisissables par la science, mais pas par la simple mise en équation.

 

            - Enfin, la dernière étape consistant à vérifier empiriquement la validité des thèses présentées demeure, quant à elle, régulièrement introuvable. Et de citer J.-Y. Caro, ancien secrétaire général de l’Association Française de Science Économique: « De longues années au service de l’économie pure et une carrière prestigieuse d’économiste peuvent laisser ignorant de l’économie réelle ». Aucun mystère à cela: dès lors que l’on postule l’existence d’une « économie pure » (les mots, ici encore, ne sont pas innocents), qui serait différente de « l’économie réelle », difficile de s’arrêter un instant, et de considérer l’impasse prospective à laquelle conduit la pure spéculation mathématique.

 

            La parole à l’un des grands pontifes de l’économie contemporaine, Edmond Malinvaud: « Plusieurs paradigmes peuvent longtemps coexister dans notre discipline et (…) les changements dans les préférences de la profession entre paradigmes tiennent souvent plus aux déplacements des modes dans la communauté académique qu’à des preuves établissant l’adéquation aux phénomènes économiques réels et aux problèmes économiques réels. Si vous êtes d’accord avec moi sur cette dernière déclaration, alors nous n’avons pas à être fiers en tant que savants ; nous économistes pouvons alors apparaître plus intéressants comme objets d’étude dans la sociologie de la science que comme sujets contribuant au progrès de la connaissance scientifique. Réfléchissons à cette inversion possible de notre place et sachons en tirer les enseignements »[vii] (c‘est moi qui surligne). Voici donc les Gardiens du Temple placés devant une bien sinistre évidence: non seulement la place qu’ils défendent est vide, mais c’est précisément en vertu de l’insondable vacuité de leur labeur qu’ils s’épuisent ensuite à invoquer l’impérieuse nécessité de corriger les travers de notre monde[viii]. A celui qui s’étend sur son puit de science, il convient donc de rappeler de quoi est fait le fond du trône sur lequel il fanfaronne.

 

Homo Oeconomicus et anticipations rationnelles

 

            Car si le lecteur est patient, il verra qu’au fond de ce puit l’attendent d’autres idées à l’exotisme tout aussi prononcé. C’est ainsi que, si l’on prend encore quelques secondes pour gambader dans le petit jardin modélisé, on est certain d’y surprendre l’économiste néoclassique en train de jouer avec sa petite poupée gonflable. La petite poupée gonflable de l‘économiste néoclassique porte un nom, elle s’appelle Homo Oeconomicus.

            Cet aspect de l’armature théorique néolibérale revêt une importance bien particulière, si l’on garde en mémoire qu’il est désormais invoqué en dehors du seul cadre marchand, car censé conserver toute sa pertinence confronté à des domaines aussi différents que la sexualité, la politique, l’avortement ou l’infraction[ix]. La construction théorique de cet individu achevée, et agrémentée de quelques vœux pieux dans les vertus sociales du marché, pourra alors émerger ce genre de raisonnement selon lequel l’éducation doit faire l’objet d’un achat par chacun: de la sorte, et pour le plus grand bonheur de nous autres individus rationnels, la demande d’éducation s’arrêtera à partir du moment où elle n’est plus strictement rentable.

 

            Mais commençons donc par les présentations: l’Homo Oeconomicus est l’artifice théorique auquel recourent les néoclassiques pour bâtir les modèles appartenant à la microéconomie. La microéconomie, elle, se propose d’expliquer les phénomènes économiques à partir du comportement des unités de base -les consommateurs (ou ménages), d’une part, et les producteurs (ou entreprises), d‘autre part. Pour que ces modèles puissent tourner, les néoclassiques ont postulé l’existence d’un individu, l’Homo Oeconomicus, dont le mode d’être tient dans un effort constant pour maximiser ses gains.

            La deuxième caractéristique de cet Homo Oeconomicus est son indéfectible rationalité. En effet, l’individu vu sous l’angle néoclassique[x] formule, en toute circonstance, ce que l’on appelle des anticipations rationnelles, c’est-à-dire des prévisions que l’on peut qualifier de « parfaites », car effectuées à partir des lois de probabilité. L’individu dispose de toutes les informations disponibles; la rationalité suppose ainsi une connaissance de l’ensemble des caractéristiques de l’économie dont l’individu est lui-même partie intégrante, et non uniquement des paramètres qui le concernent directement. C’est donc sur la base de l’ensemble des options possibles qu’il se déterminera.

           

            En fait, l’indéfectible rationalité des agents naît de deux postulats pour le moins confortables: l’omniscience des individus, et la situation de concurrence parfaite au sein de laquelle ils évoluent. Ce passage, peut-être en dépit des apparences, requiert la vigilance particulière du lecteur: ce qui peut ressembler au prime abord à une simple querelle entre universitaires n’est pas sans influence directe -et c‘est un euphémisme- sur le contenu du discours et de la pratique économique et politique, et participe largement de la vision du monde qui tend à se propager.

            C’est ainsi que, pour ne prendre qu’un seul exemple, le fait d’invoquer l’existence de l’individu rationnel permet de discréditer toute intervention de l’État. On sait qu’un des rôles traditionnels de l’État consiste, en cas de crise conjoncturelle, à relancer l’économie au travers d’investissements productifs. Cette relance aurait ainsi pour effet majeur d’endiguer la montée du chômage, et donc de retourner, à terme, vers un relatif (j’insiste sur le relatif ) équilibre économique et social. C’est ici qu’intervient ce que l’on appelle la théorie de l’équivalence ricardienne, selon laquelle le mode de financement de l’État (par exemple le recours à l’emprunt) n’a pas d’influence à terme sur l’activité. Les ménages étant constitués d’individus rationnels, ils vont effectuer des prévisions parfaites: si l’État investit en période A, alors il cherchera à combler le déficit contracté en augmentant les impôts en période B. Ce serait donc une erreur que de profiter du surplus salarial que semble m’accorder l’État, puisqu’il finira par le récupérer une fois la crise terminée. Peu importe les exhortations de mes gouvernants, pas question de consommer, je préfère garder mon argent pour le moment où mes impôts augmenteront. Conséquence: la tentative de relance initiée par l’État est mort-née: je n’ai pas consommé, donc les entreprises n’ont pas augmenté leurs investissements, donc elles n‘ont pas embauché -si bien qu’au final, le chômage et la crise demeurent. Conclusion: l’État est un bien piètre agent économique, mieux vaut laisser jouer les mécanismes de marché plutôt que de solliciter ce cancre arrogant voulant toujours tout régenter.

 

            Le mythe, puisqu’il faut bien appeler les choses par leur nom, de l’individu à la rationalité parfaite mu par son seul intérêt maximisateur s’est rapidement trouvé aux prises avec un ennemi de taille, à savoir les acquis des sciences sociales. De cette confrontation, il en est ressorti laminé. Depuis Max Weber jusqu’à Karl Polanyi, en passant par Émile Durkheim, l’immense majorité des grands historiens ou sociologues de l’économie s’est attachée à mettre en pièce le présupposé selon lequel l’homme se caractériserait avant tout par cette propension constante à faire fructifier son utilité. Ce type d’ « agir » n’est pas un mode d’être consubstantiel à l‘individu, en tant qu’il est à la fois situé historiquement, et géographiquement. L’« agir économique » naît avec le capitalisme, c’est-à-dire en Occident, aux alentours du XVIème siècle, dans un cadre normatif et institutionnel original (rôle de l‘idéal ascétique d’inspiration calviniste, de la constitution des grandes villes, du droit rationnel etc.)[xi]. Il ne coïncide alors en rien avec la plupart des autres cultures.

            Déterminé, cet agir l’est aussi socialement, en ce sens qu’il n’est qu’une des multiples facettes qui composent le comportement, lui-même variable et jouet des trajectoires, des habitudes et des croyances; ce qui signifie en définitive que ce type de comportement varie, non seulement au gré des époques et des nations, mais encore au sein d‘une même société, selon les différents milieux sociaux envisagés. Et que le naturaliser, le substantialiser, l’universaliser, relève de la plus pure imposture intellectuelle.

            Quant à la rationalité parfaite proprement dite, qui ferait sourire à peu près tous les sociologues, on se contentera ici de renvoyer à ce que le champ économique a été lui-même capable de produire. C’est ainsi qu’en 2002, le psychologue Daniel Kahneman et l’économiste Vernon Smith sont venus apporter une caution scientifique à ce que tout le monde pouvait saisir par le simple usage de son modeste sens commun: l’homme n’est pas un individu rationnel. Dans les situations d’incertitudes, les individus jugent et décident sans faire aucun cas des lois élémentaires de la probabilité, ainsi que des règles du calcul probabiliste. « (Daniel Kahneman) a montré comment la décision des individus peut systématiquement s’écarter des prédictions de la théorie économique traditionnelle ». Ce fut donc en ces termes que l’on remis à Kahneman le Nobel d’économie[xii], par là remercié d’avoir introduit dans le champ scientifique cette petite évidence: la variable d’irrationalité.

 

            Il ne s’agira pas ici de dénier toute valeur euristique à de telles hypothèses. Par exemple, le paradigme de l’homo oeconomicus a pu être utile dans l’analyse de certains comportements sur les marchés financiers. Fondamentalement, l’imposture réside avant tout dans la systématisation absurde de tels présupposés qui méritent, d’autre part, d’être mis en balance avec leur impact performatif. Il y a en effet de quoi s’interroger sur le type de société vers lequel on s‘achemine, si l’on entreprend de normaliser progressivement, depuis les manuels d’économie jusque dans nos représentations les plus immédiates, la logique d’un calcul rationnel constamment tendu vers le gain, et la figure triste de ce pauvre « animal content de son économie du profit supplémentaire ».

            Prenons donc au mot la mise en garde de Nizan: « Homo oeconomicus marche sur les derniers hommes. Il est contre les derniers hommes et veut les convertir à sa mort »[xiii].

 

LA REVOLUTION MONETARISTE

 

            Reconstituer et destituer le prisme néo-libéral impose, ensuite, de se confronter à ce qui représente sans doute sa marque la plus évidente, reconnue usuellement sous le nom de « monétarisme ». Par « monétarisme », il faut entendre plusieurs choses: cette no

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