Condamner les Black Blocs, c'est rejoindre le parti de l'ordre.

Publié le par D i s s i d e n c e



A lire à tout prix, cet article de Francis DUPUIS-DERI (auteur de Les Black Blocs - La liberté et l’égalité se manifestent) :




Très bonne mise au point, et des arguments contre la condamnation de la violence qui viennent directement renforcer notre dénonciation du moralisme à gauche contre les casseurs en tout genre.




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Ma réaction à cet article sur les Black Blocs, pour élargir sur la condamnation par la gauche des révoltes spontanées.



Comme la seconde partie de cet article l'explique, la condamnation par les dynamiques anti-capitalistes de la violence stratégique en politique est une grave dérive.

 

Mais cette condamnation n'est pas uniquement le fait de réformistes, comme le sous-entend l'article : des organisations qui se disent radicalement révolutionnaires (de type LO ou LCR) condamnent elles aussi les Black Blocs, comme puérils, pulsionnels, décalés du contexte historique, etc. (Il est piquant de constater comment depuis le XIXe siècle ce sont toujours les mêmes ritournelles qui sont reprises en cœur par ceux qui savent comment il faut résister, qui sont dans le vrai de l’action politique, eux…)

 

Il ne faudrait donc pas croire que cette condamnation vient uniquement de socio-démocrates réformistes.

 

Le désaveu de la violence (moins généralisé dans les années 60 ou 70), qui fait aujourd’hui très largement consensus, s'apparente à un effet de champ. On ne peut se limiter à l’explication en terme d’intentions stratégiques de la part d'organisations, qui chercheraient à préserver leur respectabilité. Bien que cela semble être vrai, le sociologue doit aussi interroger plus finement les différences de socialisation qui font que concrètement, dans une manifestation, certains militants vont ressentir un rejet physique, une peur, un mépris, à la vue de Black Blocs, assimilés à des hordes de casseurs. Le « On ne vient pas cagoulé dans une manif ! », que l’on peut entendre dans la bouche de militants « respectables », dépasse sociologiquement les stratégies des organisations. C’est l’ensemble du rapport à l’action politique (au monde ?) qui diverge.

Pour préserver la pluralité des modes de résistances, il faut donc prévenir cette pente ethnocentriste et légitimiste qui guette le militant plus traditionnel, enclin à croire qu’il sait, lui, quelle est la bonne, la vraie façon de résister (alors que le bilan des dernières décennies invite le militantisme traditionnel à plus de modestie…), et à mépriser (sous couvert de théorisations politiques) des gens qui n’ont en fait qu’un rapport au monde, à l’action différent.

Bourdieu nous l’a enseigné : derrière les conceptions et justifications politiques, théoriques, esthétiques, se cachent souvent de plus prosaïques jugement sociaux. Attention donc, et cela concerne aussi les gens qui se réclament de Bourdieu, à ne pas professer d’anathème méprisant contre les marges.

 

Ceci amène à formuler un deuxième complément : non seulement ce ne sont pas uniquement des réformistes qui condamnent (à cause de facteurs sociologiques qu’il faudrait éclaircir) mais en outre, ils ne condamnent pas uniquement la violence consciente et stratégique (de type Black Bloc). En effet, plus grave encore, nous entendons l’ensemble de la gauche, dans un inquiétant consensus idéologique avec la droite, condamner la violence à chaque révolte spontanée. Ainsi, lors des révoltes de 2005 en France, on a pu entendre les organisations de gauche donner des leçons de résistance à une population totalement abandonnée à la misère économique, à l’humiliation policière et au mépris culpabilisateur généralisé. Le PS, et même des figures du PC, ont soutenu la répression sarkoziste de ces révoltes et ont appelé au retour à l’ordre. Quant à LO, ils ont décidé que cette révolte n’était pas politique.

 

Le surgissement de la violence spontanée semble être l’occasion de constater certaines frontières sociologiques. Ce fut encore le cas, nous semble-t-il, lors des révoltes suite à l’élection de N. Sarkozy : on a pu entendre à la télé Olivier Besancenot dire « je désapprouve ». On peut être politiquement opposé à l’usage de la violence en politique dans le contexte actuel, mais « désapprouver » les actes de révoltes spontanés, se désolidariser de ceux qui ne seraient que de puérils et vilains casseurs, est un acte politiquement grave. Il aurait fallu au contraire, exprimer son entière solidarité à l’endroit des premières victimes de la répression de l’ère Sarkozy. Ici, l’explication stratégiste (garder une image respectable à la veille des législatives), peut avoir un certain sens.

 

Néanmoins, l’explication sociologique reste la plus intéressante à creuser : dans une manif, quand des militants condamnent ou ont peur à la vue de jeunes des quartiers, qui ont une rage beaucoup plus profonde et généralisée contre cette société de domination dans son ensemble (et pas uniquement contre une loi ou un gouvernement), qui expriment cette rage différemment, ne sont pas socialisés aux rituels de la manifestation-type, ce qui s’entérine sur la chaussée, lorsqu’un service d’ordre montre les crocs à ces jeunes, c’est une véritable fracture sociale. Cette fracture est sociologique dans le sens où c’est bien un rapport au monde, à l’espace urbain, au corps, à la lutte contre l’ennemi, totalement différent qui s’exprime. Sous couvert de « ce ne sont que des casseurs, ils viennent piller et nous dépouiller, ce n’est pas constructif politiquement », c’est un jugement de classe qui s’exerce, contre ce nouveau lumpenproletariat. Nous ne nions pas qu’il puisse y avoir des personnes simplement violentes ou amusées par la casse. Mais désapprouver les actes apparemment aveugles de certains jeunes des quartiers, revient toujours à nier la légitimité de leur révolte, qui aussi violente et inconsciente soit-elle (encore qu’il ne faut pas déresponsabiliser trop vite : cette rage est souvent tout à fait consciente, contre la police notamment) a toute les raisons d’être.

 

Très simplement, c’est un problème d’entendre des organisations révolutionnaires condamner un bris de vitrine ou un feu de voiture par des gens qui sont victimes chaque jour, et depuis des générations, d’une casse humaine que l’on ose à peine reconnaître tant elle est scandaleusement flagrante et rappelle à la France sa passive indolence devant des crimes commis sous ses yeux, autrefois de l’autre côté de la mer, aujourd’hui de l’autre côté du périph'.

Il ne faut pas sous-estimer la force des héritages psychologiques dans une France au passé criminel, qui ose à peine regarder le sang dont les mains et les fleuves ne sont pas encore lavés.

Les palissades qui bordent les périphériques nous invitent à faire comme si. Mieux vaut fermer les yeux, les détourner sur d’autres questions, l’environnement par exemple, c’est plus sympa. Ce thème est des plus graves et urgents, là n’est pas le problème, c’est juste que pour des gens qui meurent de froid ou de faim, la question du réchauffement climatique ou des OGM peut être vécue comme secondaire ou déplacée, tout comme la question du CPE pouvait paraître ridicule pour des gens qui depuis des décennies ont été l’objet d’expérimentation de la précarité à travers la série des sous-contrats, sans que personne ne s’émeuve massivement. Il faut attendre qu’on touche aux privilèges des classes moyennes pour que ça remue un peu du drapeau. Ça donne envie de casser des lecteurs MP3, convenons-en.

 

 

Que chacun prenne activement conscience du sens sociologique de son existence, que les forces dites de gauches commencent par être auto-critiques, et surtout, que personne ne donne des leçons de révoltes, ne condamne la violence de ceux pour qui l’insupportable est devenu réellement insupportable.

 

 

Pour mieux comprendre cette position dissidente à l’égard du consensus contre les casseurs, et les réactions qu’elle a pu susciter, lire :

 

-  Le langage engage (Analyse de la diffusion de l’idéologie sécuritaire au sein des dynamiques contestataires)

- « On ne fait pas la loi à qui risque sa vie devant un pouvoir. » (Rappel au désordre contre ceux qui désapprouvent des révoltes)

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Rehan 04/07/2007 14:53

Divergences est en effet un site intéressant, et comme il se doit, nous sommes en contact avec eux. Je ne vous ai pas informé de toutes les correspondances que j'ai ouvertes, mais quand on a sorti Le langage engage, j'ai cherché à le faire connaître, comme j'appréciais Divergences, je les ai informé de notre existence. Et, suite à un petit échange cordial, ils ont fait ça :http://divergences.be/article.php3?id_article=455(Avec une petite faute, mais c'est quand même pas mal hun?)Je précise que Divergences relaie aussi les amis de DissidenceS.net

lucie 03/07/2007 19:17

Entièrement d'accord. Attention à une fascination romantique devant la violence. Une fois abattus les préjugés sur la violence, reste un grand débat : pourquoi? comment? en fonction de quelle situation? en fonction de quel rapport de force? dans quelle stratégie?Au cours de pérégrinations nocturnes, j'ai trouvé sur divergences.be, site qui a l'air intéressant sur énormément de points et que je vous conseille de visiter, une critique qui fait réfléchir sur le bouquin de Dupuis-déri (au sein d'un dossier complet sur les blacks blocs). Voici le lien : http://divergences.be/article.php3?id_article=145La critique me semble pertinente, même si parfois inutilement virulente.Je te rejoins entièrement sur la vengeance, que je trouve inepte quelque soit le cas.

Rafaël 27/06/2007 02:09

Le terme "bourgeois" en soi n'est pas une insulte, de même qu'il faut bien se garder d'une fascination béate pour les formes de mobilisation non-légalistes, et donc non conformes. Bof, la vengeance, que ce soit celle du juif ou du lumpenprolétariat, me laisse assez indifférent. Le vol? Je crois pas qu'on aie attendu la révolution bourgeoise pour en faire quelquechose de mauvais. Qu'on se comprenne bien, je ne te prends ni toi ni Michel pour des abrutis, je voudrais pas pondérer pour pondérer, j'ai moi même éprouvé physiquement la nécessité de balancer un truc sur quelqu'un, j'aime les sacages de supermarchés suivis d'une redistribution pour les plus pauvres; mais faudrait pas, tout doucement, chercher à stabiliser, normaliser la violence. Réhabiliter sa légitimité et sa portée subversive est une chose, tomber dans l'adoration fan paske ça choque l'amphi de sciences-po c'en est une autre. Ok?

lucie 23/06/2007 18:15

Une contribution de Foucault au débat :

"le système des valeurs qu'on vous inculque, qu'est-ce que c'est? sinon précisément un système de pouvoir, un instrument de pouvoir entre les mains de la bourgeoisie. Quand on vous explique que c'est mal de voler, on vous donne de la propriété privée une certaine définition, on lui accorde la valeur que la bourgeoisie lui accorde. Quand on vous apprend à ne pas aimer la violence, à être pour la paix, à ne pas vouloir la vengeance, à préférer la justice à la lutte, on vous apprend quoi? On vous apprend à préférer à la lutte sociale la justice bourgeoise."
Souvenons-nous d'où nous vient la distinction entre un prolétariat honorable, syndiqué et votant et un lumpenprolétariat, emprisonné et voleur.

Rafaël 18/06/2007 00:12

Échos d'outre-mer et d'autres temps...
http://perso.orange.fr/dumauvaiscote/declin.pdf