6 août 2017
Entretien avec Jonathan Litvak, professeur d’histoire française contemporaine à l’université Noam Chomsky de Racine (Wisconsin.
Il y a dix ans, la France choisissait Nicolas Sarkozy comme président de la République. Cette élection, comme les mois qui l’ont suivie, ne ressemblait à aucune des présidentielles précédentes. À la lumière de ce qui s’est passé depuis, peut-on considérer qu’il s’agissait réellement d’une rupture, comme l’affirmait Sarkozy lui-même ?
Je ne crois pas beaucoup à la notion de rupture historique : pour moi, l’histoire ne se débite pas comme un cake, à coups de ruptures. Votre grand Braudel le disait d’ailleurs il y a bien cinquante ans. Cela dit, si l’on compare l’élection de Sarkozy et les mesures prises dans les premiers temps, avec l’intronisation de Chirac en 1995 ou en 2002, on trouve, c’est vrai, certains contrastes, qui ont pesé lourd par la suite. Commençons par les points de continuité. Je ne pense pas que Sarkozy ait fait notablement évoluer le capitalisme français. Les mutations importantes étaient déjà largement réalisées, depuis quinze ans au moins. Les mesures fiscales votées quelques semaines après l’élection n’étaient qu’une façon de remercier ceux qui l’avaient soutenu, et elles n’ont eu aucune conséquence notable. On pourrait noter en passant que l’idée de relancer l’économie en diminuant l’imposition des plus riches avait été mise en œuvre autrefois par le président Reagan, elle aussi sans aucun effet, d’ailleurs. La politique pénale de Sarkozy n’était pas non plus une nouveauté. Vous vous souvenez sans doute que dix ans auparavant, un ministre de l’Intérieur socialiste qui s’appelait Jean-Pierre Chevènement proclamait qu’il fallait éloigner de leurs quartiers les noyaux durs de multirécidivistes, créer des centres de rééducation en milieu fermé, etc. Pour lui, il l’a souvent répété, la sécurité était un concept de gauche. Le durcissement progressif de la législation sécuritaire a commencé sous des gouvernements socialistes. Les couches se sont ensuite superposées, avec une accélération après le 11 septembre 2001 sous couvert de lutte antiterroriste, en suivant notre exemple : les lois Perben s’inspiraient par bien des traits du Patriot Act, voté dans la foulée de la destruction des Twin Towers. Les lois Sarkozy-Dati étaient certes particulièrement iniques et même, pour certaines, anticonstitutionnelles, mais elles s’inscrivaient dans une continuité. Quoi qu’il en soit, contre la banlieue, le mécano sécuritaire n’a pas eu l’effet escompté, bien au contraire : les séjours en prison n’étaient plus conçus comme un stigmate mais comme une fatalité, une malchance, voire comme un titre de gloire. C’est d’ailleurs là que se sont formés bien des meneurs de l’insurrection de 2011 : de nombreux témoignages montrent que la cohabitation, derrière les mêmes barreaux, de la jeunesse politisée et de la jeunesse criminelle a eu un effet que l’on pourrait qualifier d’entraînement mutuel.
Mais en politique étrangère, la présidence Sarkozy n’était-elle pas en rupture avec l’immobilisme des années Chirac ?
Ce qui était nouveau, c’était l’agitation. Dès les premières semaines de la nouvelle présidence, Sarkozy et Kouchner, qui était alors ministre des Affaires étrangères, ont fait preuve de leurs capacités gesticulatoires depuis Berlin et Bruxelles jusqu’à la Libye, au Darfour, au Liban, et j’en passe – le tout sans résultats autres qu’anecdotiques. Mais la vraie politique étrangère est restée à peu près la même que sous Chirac : la France a continué à afficher son soutien aux pires dictatures comme celle de feu Ben Ali en Tunisie, elle a maintenu les relations les plus douteuses de la Françafrique comme avec Omar Bongo au Gabon par exemple, elle a appuyé la politique israélienne en Palestine... La seule inflexion, c’est peut-être d’avoir été plus ouvertement atlantiste, alors que chez Chirac, il y avait encore quelques vestiges d’antiaméricanisme gaullien, comme on l’avait vu au moment de la guerre d’Irak.
De ce que vous dites sur la continuité, on pourrait conclure que si un émule de Chirac avait été élu en 2007, la suite des événements aurait été la même ?
L’histoire alternative, celle qui s’écrit avec des « si », est une science problématique. Mais pour essayer de vous répondre, je vois deux points importants par lesquels Sarkozy et son entourage ont influé sur les événements qui ont abouti à l’écroulement de tout le système en 2011. Le premier point concerne la fin du socialisme, de la social-démocratie à la française. Sarkozy n’en a pas été la cause : ce qu’on appelait alors « la gauche » en France était très malade depuis longtemps. Sur toutes les élections de la Ve République, elle n’avait vraiment gagné, au fond, qu’une seule fois : en 1981. En 1988, la victoire n’avait été obtenue que grâce à la nullité du candidat Chirac, et elle avait été rapidement suivie par une longue période de cohabitation où Mitterrand n’était plus que l’ombre de lui-même. Et la victoire aux législatives de 1997 n’était qu’un accident consécutif à une dissolution suicidaire. Pendant la campagne électorale de 2007, la gauche n’avait plus rien à proposer. On a beaucoup dit, à l’époque, que Mme Royal avait mal mené son affaire, qu’un autre à sa place aurait pu gagner. Un supporter de Fabius a même écrit un livre qui avait pour titre Une élection imperdable, je ne me souviens plus de son nom...
C’était Claude Bartolone
Ah oui, c’est ça. Je pense qu’il avait tout à fait tort. Jusque là, c’était la droite qui empruntait des idées à la gauche : la « nouvelle société » de Chaban-Delmas, Premier ministre de Pompidou en 1969, la « fracture sociale » de Chirac en 1995... En 2007, c’était au contraire la candidate de la gauche qui en était réduite à reprendre des idées à son adversaire, sur fond de nationalisme et de surenchère sécuritaire. Dans ces conditions, c’était plutôt une élection ingagnable, à mon sens. Sarkozy n’a pas provoqué la déroute idéologique du Parti socialiste ni sa quasi disparition en tant qu’organisation politique. Mais il les a rendus évidents aux yeux de tous, par son opération de débauchage de personnalités socialistes de premier plan – vous vous souvenez de cette manœuvre, qui a commencé avec Kouchner et qui s’est poursuivie avec Strauss-Kahn, Lang et d’autres moindres seigneurs. Pendant des semaines, on s’est bousculé pour quitter le bateau. Sur le moment, tout le monde a salué l’habileté de l’opération. Personne n’a vu qu’il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus. Personne ou presque : parmi les esprits lucides, un philosophe par exemple, Alain Badiou, expliquait dès juillet 2007, dans une tribune du Monde, que ces élections marquaient la fin de l’après-guerre, du système droite-gauche si efficace dans le maintien du statu quo. Pour lui, il n’y avait désormais plus de choix qu’entre le ralliement réactionnaire et la lutte ouverte contre l’ordre établi. Et de fait, c’est bien l’autodestruction du rempart social-démocrate qui a ouvert la voie vers l’explosion de 2011.
Comment expliquez-vous que l’extrême gauche, les mouvements antilibéraux n’aient pas profité du boulevard qui s’offrait à eux ?
Ils étaient écartelés entre une phraséologie radicale et une pratique électoraliste. Et entre eux, il y avait trop de méfiance, trop de détestations historiques et personnelles pour qu’ils puissent s’unir et devenir crédibles. Mais au moment décisif, on les a retrouvés, pour une bonne part au moins de leurs militants.
Dans les médias des années 2007-2008, on parlait beaucoup de l’influence des « anarcho-autonomes ». Pensez-vous qu’ils aient joué un rôle important dans la préparation et le déroulement des événements de 2011 ?
Depuis que les Renseignements généraux ont été dissous et leurs archives ouvertes aux chercheurs, on sait que « les anarcho-autonomes » sont une pure création policière. Mais pour quelle raison ? C’est assez simple. La prolétarisation croissante de la petite bourgeoisie française grossissait les rangs de la jeunesse prête à en découdre, mais il n’existait plus aucun cadre traditionnel capable de la récupérer, étant donné l’unification de la classe politique en simple bouclier du système et la décomposition des organisations d’extrême gauche. Cette jeunesse a donc inventé ses propres pratiques politiques : les maisons collectives, le pillage, le sabotage, le graffiti, la manifestation sauvage, etc. On voit très bien ça dans le film de Gérard Gardenne, Montjoie-Saint-Denis et retour, aussi prémonitoire sur 2011 que l’avait été La Chinoise de Godard pour mai 1968. La police se devait de contenir la contagion de ces nouvelles formes d’action, et pour cela, elle a inventé un nouveau profil de la menace : les anarcho-autonomes. On a vu paraître opportunément toutes sortes d’articles et de reportages sur leur étrange mode de vie et leurs divers méfaits. En créant cette nouvelle catégorie, on cherchait à isoler de la population les rebelles nés dans son sein, à en faire des corps étrangers au lieu de les laisser s’y mouvoir comme des poissons dans l’eau, pour reprendre une vieille image maoïste. Les mouvements subversifs français ont su déjouer la manœuvre : ils n’ont pas repris à leur compte l’étiquette fatale d’autonomie, soit d’instinct, soit parce qu’ils avaient tiré les leçons de l’échec, dans les années 1970-1980, de l’autonomie italienne et de l’autonomie allemande.
Vous avez parlé d’Alain Badiou. N’était-il pas complètement isolé parmi ceux qu’on appelait « les intellectuels » ?
Pas tout à fait : parmi les écrivains, les philosophes et même les journalistes, il restait bien des gens qui n’avaient pas pris le virage à droite. Mais il est vrai qu’au moment de l’élection de Sarkozy, on a vu apparaître comme une évidence ce qui était jusque-là présent mais masqué : l’idéologie hégémonique de droite. La droite avait désormais ses intellectuels organiques, pour parler comme Gramsci, et beaucoup venaient des rangs de la gauche, anciens maoïstes, transfuges trotskistes, communistes repentis, syndicalistes reconvertis... Ils s’exprimaient avec la violence des renégats, en utilisant les artifices dialectiques de leurs organisations d’origine. Ils étaient puissants, ils contrôlaient l’enseignement de l’histoire et de la philosophie à l’université, ils avaient leurs revues, leurs blocs-notes dans des magazines, on les voyait sans cesse à la télévision, on les entendait tous les jours à France Culture, même avant sa privatisation. Mais là encore, c’était une soupape qui se fermait. Pour toute une partie de la jeunesse, il fallait autre chose que du néokantisme moisi ou de l’histoire écrite par les pires disciples de François Furet. C’est ce qui explique, dans les années 2007-2010, la multiplication de petits livres qui s’attaquaient avec violence à l’idéologie régnante et à ses conséquences directes sur les pauvres, les étrangers, les vieux, les jeunes, les chômeurs, les vulnérables de toutes sortes. Ces textes tournaient en ridicule les modes traditionnels de la contestation, les défilés pacifiques, les assemblées générales, les journées d’action. Ils manifestaient tout le mépris possible pour « la gauche », dont la disparition était ouvertement souhaitée. C’étaient des livres souvent rédigés par des collectifs, par des anonymes, et ils se diffusaient par le bouche-à-oreille. La presse n’en parlait jamais, mais leur influence a été déterminante pour les événements de 2011, même si l’on ne s’en est rendu compte qu’après-coup – un peu comme pour les textes situationnistes d’avant 1968.
Vous pensez donc que les causes de 2011 étaient essentiellement intellectuelles ?
Il est très difficile de classer par ordre d’importance les causes des grands événements. Prenez 1789, le déclenchement de la Révolution : quelles en ont été les causes essentielles ? Le travail de sape intellectuelle mené depuis au moins trente ans par ceux qu’on appelait les philosophes ? La banqueroute du trésor royal ? L’accord douanier qui ouvrait les portes au textile anglais ? La mauvaise moisson de 1788 ? Le caractère hésitant de Louis XVI ? Allez savoir. Mais pour 2011, il me semble en effet qu’il y a eu des causes profondes d’ordre à la fois intellectuel et moral. Ce qui m’amène au deuxième point où, selon moi, le sarkozysme a joué dans l’implosion du système : l’avènement du style cynique.
Comment faut-il l’entendre ?
Il y avait une expression, lancée je crois par Sarkozy lui-même et reprise ensuite par toutes les voix de la droite au pouvoir : « sans tabou ni complexe ». Ce n’était pas qu’ils soient tous devenus de fervents lecteurs de Freud. Ces mots avaient un sens précis : il ne faut pas avoir de scrupules à être riche, il n’y a rien de mal à gagner beaucoup d’argent, et il n’est pas honteux de le montrer. C’était une vraie rupture en France où jusque là, tous les politiciens sans exception prenaient garde, dans leurs costumes sombres, à paraître vertueux et désintéressés, à se tenir publiquement à l’écart du monde de l’argent. Même s’ils amassaient une fortune personnelle en utilisant leur position politique, et même si tout le monde le savait – ce qui avait été le cas pour Chaban-Delmas, pour Chirac – ils se gardaient bien de l’étaler. Si l’un d’eux était convaincu de manœuvres financières douteuses, c’était précisément un tabou qu’il brisait, et il était exclu du groupe dirigeant. Sarkozy ne possédait pas une très grande fortune personnelle, mais dès son élection, il a montré sa volonté d’en finir avec « les complexes » sur l’argent. C’est ainsi qu’il fallait interpréter le dîner au Fouquet’s le soir de son élection, son séjour à Malte sur le yacht d’un nabab ou ses vacances dans une villa pour milliardaires en Nouvelle-Angleterre. Il cherchait à importer en France les mœurs politiques de chez nous : le tutoiement et les claques dans le dos entre grands de ce monde, et le respect, voire l’admiration pour ceux qui se sont montrés capables de bâtir des fortunes. Un président de la République affichant publiquement ses liens avec les grands noms du monde médiatico-financier, c’était une grande première en France. Il était le parrain du fils aîné de celui-ci, le témoin de mariage de celui-là, il se disait « le frère » de tel autre, le « meilleur ami » d’un autre encore. Avant l’ère Sarkozy, ces gens-là – dont il faut rappeler les noms, aujourd’hui bien oubliés : Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Vincent Bolloré, Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault – étaient déjà bien connus du grand public. N’importe qui savait qu’ils avaient la main sur la presse, l’édition, l’industrie d’armement, l’industrie du luxe, avec une position dominante sur la télévision et la radio. Mais Sarkozy a eu l’immense maladresse de montrer qu’ils constituaient en quelque sorte sa famille. Au temps du Front populaire, il y a presque un siècle, la presse de gauche parlait des « deux cents familles » qui possédaient la France. Sous Sarkozy, il n’y en avait plus qu’une seule. Ce n’était plus une oligarchie, c’était un clan, dont le président de la République était à la fois l’émanation et le chef. C’est cette situation que j’appelle le règne du style cynique. J’ai dans mes archives un numéro d’un magazine qui s’appelait Le Point, daté de juillet 2007. Sur la couverture, un grand titre : « Spécial riches ». C’aurait pu être une manchette de L’Humanité des années 1930, mais non : Le Point était un organe tranquillement de droite, qui avait fait campagne pour Sarkozy et soutenait son action. Un tel titre aurait été inconcevable avant l’ère Sarkozy, avant le triomphe du cynisme pur.
En quoi ce triomphe a-t-il influé sur la suite des événements ?
Si l’horizon économique était resté calme, le système aurait peut-être pu durer. Mais dans les années 2009-2010, c’est le monde entier qui s’est mis à tanguer. Chacun a en mémoire ces événements spectaculaires : les provinces chinoises secouées par des émeutes paysannes et ouvrières, le régime des généraux renversé en Algérie, l’Italie plongée dans le chaos après la répression sanglante à Naples, les prisons égyptiennes débordant de toutes parts suite à l’attentat raté contre le fils Moubarak, l’Amérique elle-même déchirée à propos de l’intervention militaire au Vénézuela, après la fin désastreuse de l’expédition irakienne. Sans parler de la tourmente économique qui a entraîné la dislocation de facto de l’Union européenne. En France, c’est, je pense, l’écroulement de l’empire Lagardère qui a sonné l’alarme. Arnaud Lagardère, empêtré dans l’affaire EADS, endetté jusqu’au cou par ses engagements dans les nouvelles technologies audiovisuelles et lâché par « son frère » Sarkozy, a été obligé de brader son groupe, comme autrefois Jean-Marie Messier lors de la déroute de Vivendi Universal. Les sous-traitants de Matra et d’EADS ont fait faillite en cascade, et des dizaines de milliers d’ouvriers se sont retrouvés au chômage. Le Monde, fleuron de la presse française, a dû être cédé à vil prix au groupe Murdoch. C’était un ébranlement sans précédent. Et – c’est là que j’en reviens au style cynique – il n’a pas été ressenti comme une épreuve collective à laquelle le peuple et son gouvernement devaient faire face, mais comme une trahison des riches qui allaient s’enfuir sur leurs yachts en laissant couler le bateau. Tous les témoignages le montrent, et même les médias les plus dociles s’en sont faits l’écho. En quelques semaines, l’image de Sarkozy s’est inversée : il n’était plus celui à qui tout réussit, il était devenu le responsable en chef du désastre.
Quels ont été pour vous les premiers craquements sérieux ?
Je pense que le tournant a été la grande grève des cheminots d’octobre 2009. C’était une grève « sauvage », comme vous dites en France, c’est-à-dire lancée sans aucune des autorisations préalables que prévoyait la loi et sans tenir compte des directions syndicales. Elle a démarré sur le réseau du Nord, pour obtenir la réintégration de deux conducteurs, licenciés pour avoir dénoncé publiquement le racisme et la brutalité de la direction. Mais très vite, elle s’est étendue à la France entière, y compris le RER : il ne s’agissait plus seulement de défendre deux collègues, mais d’en finir avec toutes les lois et décrets qui réduisaient à rien le droit de grève – le service minimum, la déclaration individuelle 48h avant toute grève, les votes à bulletins secrets sur la poursuite ou non d’un mouvement, toutes mesures si contraires à la tradition ouvrière française. Sarkozy a voulu faire avec les cheminots français ce que Margaret Thatcher avait réussi avec les mineurs anglais : il pensait qu’en brisant cette grève-là, il aurait la paix pour des années. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est l’appui massif que le mouvement allait recevoir : pour toute une partie de la population, c’était l’occasion de crier son rejet du sarkozysme. D’où les grandes manifestations de soutien dont plusieurs, comme à Rennes, se sont terminées par de violentes confrontations avec la police, des bâtiments publics incendiés, des gares ravagées. D’où aussi les collectes de fonds, les marchés improvisés où les paysans offraient leurs produits aux grévistes... A Rouen, où j’étais alors chargé de cours invité, les étudiants participaient aux piquets de grève qu’ils transformaient en forums de discussion. Ce qui était encore plus grave, c’est que les forces de l’ordre elles-mêmes semblaient vaciller. Dans la police, certains officiers avaient été relevés de leurs fonctions pour avoir ouvertement montré leur perplexité. Dans la région parisienne, le gouvernement avait mis en place un service de transports par camions et cars militaires. Un groupe d’officiers supérieurs a envoyé une lettre ouverte au ministre de la Défense, Patrick Devedjian : ils déclaraient que le rôle de l’armée était de défendre le pays contre les menaces extérieures et non de maintenir l’ordre intérieur et encore moins de briser les grèves. Sarkozy a fait émettre un ordre de réquisition des cheminots. Cet ordre est resté lettre morte et pour finir, au bout de trois semaines, le gouvernement a dû reculer. Pas complètement certes, mais la preuve était faite que ce pouvoir était vulnérable, qu’il pouvait être abattu. Quelques temps plus tard, il y a eu l’affaire de la petite Khadidja, morte en décembre 2010 au métro Barbès lors d’un gazage dans les couloirs par une équipe des GPSR. La manifestation de deuil s’est terminée en une mémorable émeute de tout l’Est parisien à laquelle participaient, selon les journaux télévisés, autant de gamins des cités que de jeunes des quartiers populaires de Paris, autant de chômeurs que de militants incontrôlés. Sarkozy a bien essayé d’exploiter l’événement comme il l’avait fait en novembre 2005 quand il était ministre de l’Intérieur, mais cette fois-ci, sa mise en scène d’une guerre entre les bons Français et la racaille des banlieues a tourné court : le contenu politique de la révolte ne pouvait plus être masqué.
Comment expliquer que Sarkozy, jusque-là si fin manœuvrier, n’ait pas vu venir le séisme de 2011, et qu’il ait ensuite réagi en alternant brutalité et hésitation ?
Il faut dire que la tâche n’était pas facile. Au printemps 2011, le pays tout entier était secoué en permanence par des grèves, des manifestations, des mouvements insurrectionnels brefs et violents menés par des chômeurs, des étudiants, des jeunes des quartiers. Petit à petit, ils s’organisaient, ils coordonnaient leurs actions. Les syndicats étaient débordés, plus personne ne les écoutait. Même les groupes les plus ancrés dans la soumission – les magistrats, les universitaires, les médecins – manifestaient leurs doutes, et pour certains leur hostilité au pouvoir. De toutes parts, on sentait le vent tourner. Pour rétablir la situation, il aurait fallu un geste spectaculaire, peut-être la démission du gouvernement et l’annonce d’élections anticipées... Au lieu de cela, il y a eu le discours télévisé menaçant de Sarkozy (« J’ai donné l’ordre aux préfets et aux autorités militaires de rétablir l’ordre républicain... »), l’instauration de l’état d’urgence, la nomination de Brice Hortefeux à l’Intérieur en remplacement de Martin Hirsch, toutes mesures qui n’ont fait qu’attiser la révolte. Si Sarkozy a été à ce point maladroit, c’est qu’il n’avait jamais eu à faire face à une situation grave. Des gens comme De Gaulle, et même comme Mitterrand, avaient vécu la guerre. Ils avaient dans leur entourage de vieux combattants qui savaient la musique. Sarkozy et les siens n’avaient connu jusque-là que le confort des banlieues résidentielles de l’Ouest parisien. Devant la dissémination de la révolte, ils ont pris peur, ce qui conduit comme vous le dites à se montrer tantôt brutal et tantôt hésitant. Le président, qui régentait tout quand tout allait bien, était, d’après les témoins, comme absent. Même si ce n’est pas lui qui a donné l’ordre de tirer sur la foule qui s’apprêtait à donner l’assaut à la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, il a été tenu pour responsable du massacre. À partir de là, il ne pouvait plus tenir. Son départ précipité a signé la fin de la Ve République, en attendant l’écroulement du système capitaliste français.
Comme la seconde partie de cet article l'explique, la condamnation par les dynamiques anti-capitalistes de la violence stratégique en politique est une grave dérive.
Mais cette condamnation n'est pas uniquement le fait de réformistes, comme le sous-entend l'article : des organisations qui se disent radicalement révolutionnaires (de type LO ou LCR) condamnent elles aussi les Black Blocs, comme puérils, pulsionnels, décalés du contexte historique, etc. (Il est piquant de constater comment depuis le XIXe siècle ce sont toujours les mêmes ritournelles qui sont reprises en cœur par ceux qui savent comment il faut résister, qui sont dans le vrai de l’action politique, eux…)
Il ne faudrait donc pas croire que cette condamnation vient uniquement de socio-démocrates réformistes.
Le désaveu de la violence (moins généralisé dans les années 60 ou 70), qui fait aujourd’hui très largement consensus, s'apparente à un effet de champ. On ne peut se limiter à l’explication en terme d’intentions stratégiques de la part d'organisations, qui chercheraient à préserver leur respectabilité. Bien que cela semble être vrai, le sociologue doit aussi interroger plus finement les différences de socialisation qui font que concrètement, dans une manifestation, certains militants vont ressentir un rejet physique, une peur, un mépris, à la vue de Black Blocs, assimilés à des hordes de casseurs. Le « On ne vient pas cagoulé dans une manif ! », que l’on peut entendre dans la bouche de militants « respectables », dépasse sociologiquement les stratégies des organisations. C’est l’ensemble du rapport à l’action politique (au monde ?) qui diverge.
Pour préserver la pluralité des modes de résistances, il faut donc prévenir cette pente ethnocentriste et légitimiste qui guette le militant plus traditionnel, enclin à croire qu’il sait, lui, quelle est la bonne, la vraie façon de résister (alors que le bilan des dernières décennies invite le militantisme traditionnel à plus de modestie…), et à mépriser (sous couvert de théorisations politiques) des gens qui n’ont en fait qu’un rapport au monde, à l’action différent.
Bourdieu nous l’a enseigné : derrière les conceptions et justifications politiques, théoriques, esthétiques, se cachent souvent de plus prosaïques jugement sociaux. Attention donc, et cela concerne aussi les gens qui se réclament de Bourdieu, à ne pas professer d’anathème méprisant contre les marges.
Ceci amène à formuler un deuxième complément : non seulement ce ne sont pas uniquement des réformistes qui condamnent (à cause de facteurs sociologiques qu’il faudrait éclaircir) mais en outre, ils ne condamnent pas uniquement la violence consciente et stratégique (de type Black Bloc). En effet, plus grave encore, nous entendons l’ensemble de la gauche, dans un inquiétant consensus idéologique avec la droite, condamner la violence à chaque révolte spontanée. Ainsi, lors des révoltes de 2005 en France, on a pu entendre les organisations de gauche donner des leçons de résistance à une population totalement abandonnée à la misère économique, à l’humiliation policière et au mépris culpabilisateur généralisé. Le PS, et même des figures du PC, ont soutenu la répression sarkoziste de ces révoltes et ont appelé au retour à l’ordre. Quant à LO, ils ont décidé que cette révolte n’était pas politique.
Le surgissement de la violence spontanée semble être l’occasion de constater certaines frontières sociologiques. Ce fut encore le cas, nous semble-t-il, lors des révoltes suite à l’élection de N. Sarkozy : on a pu entendre à la télé Olivier Besancenot dire « je désapprouve ». On peut être politiquement opposé à l’usage de la violence en politique dans le contexte actuel, mais « désapprouver » les actes de révoltes spontanés, se désolidariser de ceux qui ne seraient que de puérils et vilains casseurs, est un acte politiquement grave. Il aurait fallu au contraire, exprimer son entière solidarité à l’endroit des premières victimes de la répression de l’ère Sarkozy. Ici, l’explication stratégiste (garder une image respectable à la veille des législatives), peut avoir un certain sens.
Néanmoins, l’explication sociologique reste la plus intéressante à creuser : dans une manif, quand des militants condamnent ou ont peur à la vue de jeunes des quartiers, qui ont une rage beaucoup plus profonde et généralisée contre cette société de domination dans son ensemble (et pas uniquement contre une loi ou un gouvernement), qui expriment cette rage différemment, ne sont pas socialisés aux rituels de la manifestation-type, ce qui s’entérine sur la chaussée, lorsqu’un service d’ordre montre les crocs à ces jeunes, c’est une véritable fracture sociale. Cette fracture est sociologique dans le sens où c’est bien un rapport au monde, à l’espace urbain, au corps, à la lutte contre l’ennemi, totalement différent qui s’exprime. Sous couvert de « ce ne sont que des casseurs, ils viennent piller et nous dépouiller, ce n’est pas constructif politiquement », c’est un jugement de classe qui s’exerce, contre ce nouveau lumpenproletariat. Nous ne nions pas qu’il puisse y avoir des personnes simplement violentes ou amusées par la casse. Mais désapprouver les actes apparemment aveugles de certains jeunes des quartiers, revient toujours à nier la légitimité de leur révolte, qui aussi violente et inconsciente soit-elle (encore qu’il ne faut pas déresponsabiliser trop vite : cette rage est souvent tout à fait consciente, contre la police notamment) a toute les raisons d’être.
Très simplement, c’est un problème d’entendre des organisations révolutionnaires condamner un bris de vitrine ou un feu de voiture par des gens qui sont victimes chaque jour, et depuis des générations, d’une casse humaine que l’on ose à peine reconnaître tant elle est scandaleusement flagrante et rappelle à la France sa passive indolence devant des crimes commis sous ses yeux, autrefois de l’autre côté de la mer, aujourd’hui de l’autre côté du périph'.
Il ne faut pas sous-estimer la force des héritages psychologiques dans une France au passé criminel, qui ose à peine regarder le sang dont les mains et les fleuves ne sont pas encore lavés.
Les palissades qui bordent les périphériques nous invitent à faire comme si. Mieux vaut fermer les yeux, les détourner sur d’autres questions, l’environnement par exemple, c’est plus sympa. Ce thème est des plus graves et urgents, là n’est pas le problème, c’est juste que pour des gens qui meurent de froid ou de faim, la question du réchauffement climatique ou des OGM peut être vécue comme secondaire ou déplacée, tout comme la question du CPE pouvait paraître ridicule pour des gens qui depuis des décennies ont été l’objet d’expérimentation de la précarité à travers la série des sous-contrats, sans que personne ne s’émeuve massivement. Il faut attendre qu’on touche aux privilèges des classes moyennes pour que ça remue un peu du drapeau. Ça donne envie de casser des lecteurs MP3, convenons-en.
Que chacun prenne activement conscience du sens sociologique de son existence, que les forces dites de gauches commencent par être auto-critiques, et surtout, que personne ne donne des leçons de révoltes, ne condamne la violence de ceux pour qui l’insupportable est devenu réellement insupportable.
Pour mieux comprendre cette position dissidente à l’égard du consensus contre les casseurs, et les réactions qu’elle a pu susciter, lire :
- Le langage engage (Analyse de la diffusion de l’idéologie sécuritaire au sein des dynamiques contestataires)
- « On ne fait pas la loi à qui risque sa vie devant un pouvoir. » (Rappel au désordre contre ceux qui désapprouvent des révoltes)
Mars 2006. Depuis un an, je te revois à tous les carrefours de ma ville. Dans toutes les rues je revois leurs silhouettes menaçantes. Carapace noire, casque luisant, matraque, bouclier, masque-à-gaz. Les robots massifs du pouvoir, en lignes, en carrés, en patrouilles. Gyrophares, cars bleus, voitures blanches. Brassards oranges, crânes rasés, flash-ball au poing. Ici je cours devant la charge, là le copain s'effondre touché par un flash-ball, il s'appuie sur moi, cette boutique qui reste fermée, ici je distribue du sérum, les fauves de la BAC qui surgissent de cette ruelle, là je me cache parmi les badauds, les arrestations contre ce mur, la barricade dans cette rue, notre hésitation à ce carrefour, ma peur à cet angle, ma colère à cet autre, la grenade qui explose sur ce trottoir, le pied du flic sur la tête d'un jeune allongé devant ce cinéma, l'indifférence des gens qui sortent de ce magasin, l'indignation d'une grand-mère devant cette porte, le sit-in à ce rond-point, ici une autre charge, courir encore, les détonations, les cris, les sirènes, les larmes, à nouveau les matraques, et toujours devant nous les robots noirs du pouvoir, sans visage. Je me souviens de tout, de leur violence et de notre force.
Printemps 2006. Tu courais avec nous par les rues reconquises, parce que dans émeutes il y a loup, et dans loup il y a libre. Tu courais pour nous montrer, encore et encore, les crocs bleutés de l'Etat. La puanteur froide de ses invincibles gardiens. Encore et encore, jusqu'à ce qu'enfin on regarde ailleurs. Jusqu'à ce qu'on comprenne que nous ne devions plus lutter devant, mais derrière leurs yeux. Ailleurs. Dans les immenses friches de nos liens à reconstruire, de notre autonomie détruite, de notre inventivité endormie, de nos imaginaires anesthésiés. Sur le terrain vague de notre temps retrouvé, dans les décombres de notre quotidien secoué. Quelque part entre les autoroutes de l'information, les rails des études et le hangar de l'usine.
Printemps 2006. Un an que tu nous a laissé.e.s pleurant.es dans les rues fumantes, épuisé.e.s dans les amphis embrumés, le pas lourd et le cœur léger. Les rêves bouillants sur la poussière de la fac occupée. Sur le brasero devant sa porte, tu as fini de jeter nos illusions : le prétexte du CPE, la bienveillance de l'Etat, le rôle de sa police, le carton-pâte de la démocratie, la mascarade de la Justice, l'impasse des organisations syndicales, le mythe du progrès technique, l'idéologie du travail, l'imposture de la croissance, les sirènes de la consommation, le rêve de la crédibilité, et le cadavre des médias de masse. Ca faisait une grande flamme pétillante, qui commençait à nous réchauffer.
Alors tu as du te dire qu'on en savait assez. On avait appris à agir ici, maintenant, ensemble. Sans professeurs, sans médiateurs, sans représentants.
Alors tu as filé derrière un dernier nuage de lacrimos, comme un chien noir dans une ruelle. Oui, je me souviens que tu étais noir. Sans doute pour mieux te chauffer au Soleil, pour mieux te fondre dans la nuit, pour avoir toutes nos couleurs dans les yeux. Noir comme défi aux projecteurs, à la propreté, au pouvoir.
Printemps 2006. Tu as laissé quelques poils dans la gueule de la machine répressive. Quelques milliers d'entre nous dans les cellules de garde-à-vue, quelques centaines dans les tribunaux. Pas assez pour faire peur à ma colère, à notre colère. Puisque depuis toi je dis nous. Tu nous a laissé.e.s. Tu as laissé ce "nous" improbable et vivant, qui t'a serré contre lui sans pouvoir te retenir. Ce nous dont tu emportes, accrochés à ton pelage, de gros lambeaux de joie et d'espoir. Ce nous à qui il reste l'Appel de Raspail dans une main, et la Rage du Peuple endormie dans un train.
Printemps 2006. Un an que je cherche les traces de tes pas brûlants. Au fond de nos yeux et à la surface de la ville. Parfois une ligne de tram qui perd toutes ses pubs, parfois des 4*4 qui se dégonflent en une nuit. Quelques mots sur les murs, parfois. Tes empreintes se font tièdes, tes empreintes s'effacent dans la boue du quotidien. La pluie du fric, de la misère, de l'injustice, la pluie sécuritaire et médiatique s'écrase sur nos vies en grosses gouttes glaciales. Même au fond de nos yeux, ça ne sent plus que le chien mouillé. Ca sent déjà, mais ca sent encore. Incrustée désormais dans nos rêves, l'odeur fauve et tenace du chien mouillé.
Tu es revenu une fois à Grenoble, au début de juin. Tu es revenu gronder sur les blouses blanches et les costume-cravates qui nous trament un avenir plein de puces et de métal. Faire planer la menace erroriste sur la technopôle toute blanche, toute neuve, qu'ils ont appelé Minatec. Tu étais plus noir que jamais, presque autant que les gardiens cuirassés de la nano-forteresse. Tu es revenu nous les montrer une dernière fois. Nous répéter de continuer la lutte, autrement. Et à nouveau tu as disparu, ailleurs.
Ailleurs comme ici, où on ne t'attendait pas. Avec les étudiants grecs en révolte, avec le peuple mexicains de Oaxaca. Avec tou-te-s celleux qui luttent collectivement dans le silence assourdissant des médias. Où es-tu parti. Peut-être jouer avec les chiens des rues, courir avec les loups revenus dans nos forêts, marcher sur les routes au flanc des vagabonds. Peut-être te reposer dans les maisons occupées, regarder les "cavaliers du prochain orage [faire] paître leurs chevaux dans les champs". Peut-être.
Reposes-toi, prends un autre nom, une autre forme, mais reviens. Reviens vite. C'est qu'il commence à faire froid, ici.
Ici on est un Printemps plus tard. Et illes nous demandent de choisir le prochain, la prochaine, qui nous enverra les robots noirs au flash-ball. Le prochain ou la prochaine, ses paroles en carton pâte sur toutes les chaînes, et sur tous les murs son visage en papier glacé. Printemps 2006. C'est avec toi que tout semblait possible. Qu'on osait, que c'était fort et "ensemble". Toi, tu n'avais pas besoin d'affiches. Si tu les voyais, si tu les entendais. Travail-Famille-Croissance. Bleu-blanc-rouge. Le rouge illes s'en passeraient bien mais c'est sur le drapeau. Et le drapeau revient, et le drapeau est sacré, sur les murs et dans les discours. Sa vieille puanteur, sa gluante certitude. Bleu-blanc-rouge jusqu'à la nausée, pour ne surtout pas voir plus loin, ne surtout pas voir ailleurs.
Printemps 2006. Reviens d'où tu veux, mais reviens vite. En bas de chez moi ils ont encore construit une porte blindée. Partout j'entends le bruit des bottes et des verrous, partout, jusque dans les âmes. Ici, on construit des prisons pour les pauvres et on nettoie les murs pour les riches. On rénove et on sécurise. On aménage, on aseptise. On cache la misère, on reconduit à la frontière. On traque celleux à la peau noire, on fiche celleux au cœur noir. On gère les nuisances, on optimise les flux, on bétonne durable. On croit en la Croissance, on surveille les chômeurs, on peint la crasse en vert. On astique les chromes, on garde le pouvoir. On jette le social, on garde le contrôle.
Voilà où on en est, un printemps plus tard. Sur les regards, sur les paroles, le reflet bleu de la télé. Sous tous les crânes, les portes qui se ferment et les verrous qui claquent. Dans toutes les rues les hommes en bleu, les voitures blanches, et les rêves à vendre en papier. Glacé.
Printemps 2006. Pas de reflet bleu dans tes yeux, ils flambaient de l'intérieur. Je me souviens de notre colère. Fraîche et douce comme ton museau, forte comme ton odeur, sauvage comme ton cœur. Vivante. Je me souviens de gouttes de joie, de gouttes d'espoir. Brillantes, fragiles, comme du givre sur ton pelage. Noir.
Reviens comme tu veux, mais reviens vite. Reviens avant qu'illes n'aient trouvé le vaccin contre ta rage, là-bas dans la technopôle. Parce qu'illes y travaillent. Cupidement, sagement, tranquillement. Dans leurs costumes et leurs blouses. Blanches.
Grenoble, mars 2007