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Quelques pistes pour éclairer cette sombre justice d'abattage :

Les comparutions immédiates sont dans la continuité de ce que l'on appelait auparavant les "flagrants délits". Cette procédure de justice accélérée a été créée en 1983, et est définie à l'article 395 (et suivants) du Code de Procédure Pénale.

- elle concerne les délits punissables d'une amende ou d'une peine d'emprisonnement d'une durée inférieure ou égale à deux ans

- il n'est pas possible de refuser la comparution immédiate. On peut simplement demander un délai pour préparer sa défense (de qq semaines à qq mois- 4 maximum normalement)

- demander le report de la comparution immédiate fait courir le risque d'une détention provisoire en attendant le jugement. C'est le juge des libertés et de la détention qui se prononce sur la remise en liberté (avec éventuellement une mise sous contrôle judiciaire ).

- le nombre de comparutions immédiates a littéralement explosé depuis une quinzaine d'années, représentant environ aujourd'hui 20% des affaires portées en justice. La CI est par excellence la procédure pour punir les pauvres, mater les révolté-e-s...


  • Le lien vers un site lyonnais d'observations de comparutions immédiates, qui archive les prises de notes : http://www.compim-lyon.fr/

  • Un livre sur les comparutions immédiates suite aux émeutes de fin 2005: Comparutions immédiates, Enquête sur une pratique judiciaire, Angèle CHRISTIN, La Découverte, janvier 2008


A LIRE !



Poursuivant sa Chronique de la guerre civile (La Fabrique, 2004), l'ancien chirurgien cardiaque devenu éditeur, propose à 70 ans une chronique hard-core des 100 premiers jours du règne sarkosyste.


Lisez au moins l'épilogue, magistral :





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La chronique

6 août 2017

Entretien avec Jonathan Litvak, professeur d’histoire française contemporaine à l’université Noam Chomsky de Racine (Wisconsin.


Il y a dix ans, la France choisissait Nicolas Sarkozy comme président de la République. Cette élection, comme les mois qui l’ont suivie, ne ressemblait à aucune des présidentielles précédentes. À la lumière de ce qui s’est passé depuis, peut-on considérer qu’il s’agissait réellement d’une rupture, comme l’affirmait Sarkozy lui-même ?


Je ne crois pas beaucoup à la notion de rupture historique : pour moi, l’histoire ne se débite pas comme un cake, à coups de ruptures. Votre grand Braudel le disait d’ailleurs il y a bien cinquante ans. Cela dit, si l’on compare l’élection de Sarkozy et les mesures prises dans les premiers temps, avec l’intronisation de Chirac en 1995 ou en 2002, on trouve, c’est vrai, certains contrastes, qui ont pesé lourd par la suite. Commençons par les points de continuité. Je ne pense pas que Sarkozy ait fait notablement évoluer le capitalisme français. Les mutations importantes étaient déjà largement réalisées, depuis quinze ans au moins. Les mesures fiscales votées quelques semaines après l’élection n’étaient qu’une façon de remercier ceux qui l’avaient soutenu, et elles n’ont eu aucune conséquence notable. On pourrait noter en passant que l’idée de relancer l’économie en diminuant l’imposition des plus riches avait été mise en œuvre autrefois par le président Reagan, elle aussi sans aucun effet, d’ailleurs. La politique pénale de Sarkozy n’était pas non plus une nouveauté. Vous vous souvenez sans doute que dix ans auparavant, un ministre de l’Intérieur socialiste qui s’appelait Jean-Pierre Chevènement proclamait qu’il fallait éloigner de leurs quartiers les noyaux durs de multirécidivistes, créer des centres de rééducation en milieu fermé, etc. Pour lui, il l’a souvent répété, la sécurité était un concept de gauche. Le durcissement progressif de la législation sécuritaire a commencé sous des gouvernements socialistes. Les couches se sont ensuite superposées, avec une accélération après le 11 septembre 2001 sous couvert de lutte antiterroriste, en suivant notre exemple : les lois Perben s’inspiraient par bien des traits du Patriot Act, voté dans la foulée de la destruction des Twin Towers. Les lois Sarkozy-Dati étaient certes particulièrement iniques et même, pour certaines, anticonstitutionnelles, mais elles s’inscrivaient dans une continuité. Quoi qu’il en soit, contre la banlieue, le mécano sécuritaire n’a pas eu l’effet escompté, bien au contraire : les séjours en prison n’étaient plus conçus comme un stigmate mais comme une fatalité, une malchance, voire comme un titre de gloire. C’est d’ailleurs là que se sont formés bien des meneurs de l’insurrection de 2011 : de nombreux témoignages montrent que la cohabitation, derrière les mêmes barreaux, de la jeunesse politisée et de la jeunesse criminelle a eu un effet que l’on pourrait qualifier d’entraînement mutuel.


Mais en politique étrangère, la présidence Sarkozy n’était-elle pas en rupture avec l’immobilisme des années Chirac ?

Ce qui était nouveau, c’était l’agitation. Dès les premières semaines de la nouvelle présidence, Sarkozy et Kouchner, qui était alors ministre des Affaires étrangères, ont fait preuve de leurs capacités gesticulatoires depuis Berlin et Bruxelles jusqu’à la Libye, au Darfour, au Liban, et j’en passe – le tout sans résultats autres qu’anecdotiques. Mais la vraie politique étrangère est restée à peu près la même que sous Chirac : la France a continué à afficher son soutien aux pires dictatures comme celle de feu Ben Ali en Tunisie, elle a maintenu les relations les plus douteuses de la Françafrique comme avec Omar Bongo au Gabon par exemple, elle a appuyé la politique israélienne en Palestine... La seule inflexion, c’est peut-être d’avoir été plus ouvertement atlantiste, alors que chez Chirac, il y avait encore quelques vestiges d’antiaméricanisme gaullien, comme on l’avait vu au moment de la guerre d’Irak.


De ce que vous dites sur la continuité, on pourrait conclure que si un émule de Chirac avait été élu en 2007, la suite des événements aurait été la même ?

L’histoire alternative, celle qui s’écrit avec des « si », est une science problématique. Mais pour essayer de vous répondre, je vois deux points importants par lesquels Sarkozy et son entourage ont influé sur les événements qui ont abouti à l’écroulement de tout le système en 2011. Le premier point concerne la fin du socialisme, de la social-démocratie à la française. Sarkozy n’en a pas été la cause : ce qu’on appelait alors « la gauche » en France était très malade depuis longtemps. Sur toutes les élections de la Ve République, elle n’avait vraiment gagné, au fond, qu’une seule fois : en 1981. En 1988, la victoire n’avait été obtenue que grâce à la nullité du candidat Chirac, et elle avait été rapidement suivie par une longue période de cohabitation où Mitterrand n’était plus que l’ombre de lui-même. Et la victoire aux législatives de 1997 n’était qu’un accident consécutif à une dissolution suicidaire. Pendant la campagne électorale de 2007, la gauche n’avait plus rien à proposer. On a beaucoup dit, à l’époque, que Mme Royal avait mal mené son affaire, qu’un autre à sa place aurait pu gagner. Un supporter de Fabius a même écrit un livre qui avait pour titre Une élection imperdable, je ne me souviens plus de son nom...


C’était Claude Bartolone

Ah oui, c’est ça. Je pense qu’il avait tout à fait tort. Jusque là, c’était la droite qui empruntait des idées à la gauche : la « nouvelle société » de Chaban-Delmas, Premier ministre de Pompidou en 1969, la « fracture sociale » de Chirac en 1995... En 2007, c’était au contraire la candidate de la gauche qui en était réduite à reprendre des idées à son adversaire, sur fond de nationalisme et de surenchère sécuritaire. Dans ces conditions, c’était plutôt une élection ingagnable, à mon sens. Sarkozy n’a pas provoqué la déroute idéologique du Parti socialiste ni sa quasi disparition en tant qu’organisation politique. Mais il les a rendus évidents aux yeux de tous, par son opération de débauchage de personnalités socialistes de premier plan – vous vous souvenez de cette manœuvre, qui a commencé avec Kouchner et qui s’est poursuivie avec Strauss-Kahn, Lang et d’autres moindres seigneurs. Pendant des semaines, on s’est bousculé pour quitter le bateau. Sur le moment, tout le monde a salué l’habileté de l’opération. Personne n’a vu qu’il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus. Personne ou presque : parmi les esprits lucides, un philosophe par exemple, Alain Badiou, expliquait dès juillet 2007, dans une tribune du Monde, que ces élections marquaient la fin de l’après-guerre, du système droite-gauche si efficace dans le maintien du statu quo. Pour lui, il n’y avait désormais plus de choix qu’entre le ralliement réactionnaire et la lutte ouverte contre l’ordre établi. Et de fait, c’est bien l’autodestruction du rempart social-démocrate qui a ouvert la voie vers l’explosion de 2011.


Comment expliquez-vous que l’extrême gauche, les mouvements antilibéraux n’aient pas profité du boulevard qui s’offrait à eux ?

Ils étaient écartelés entre une phraséologie radicale et une pratique électoraliste. Et entre eux, il y avait trop de méfiance, trop de détestations historiques et personnelles pour qu’ils puissent s’unir et devenir crédibles. Mais au moment décisif, on les a retrouvés, pour une bonne part au moins de leurs militants.


Dans les médias des années 2007-2008, on parlait beaucoup de l’influence des « anarcho-autonomes ». Pensez-vous qu’ils aient joué un rôle important dans la préparation et le déroulement des événements de 2011 ?

Depuis que les Renseignements généraux ont été dissous et leurs archives ouvertes aux chercheurs, on sait que « les anarcho-autonomes » sont une pure création policière. Mais pour quelle raison ? C’est assez simple. La prolétarisation croissante de la petite bourgeoisie française grossissait les rangs de la jeunesse prête à en découdre, mais il n’existait plus aucun cadre traditionnel capable de la récupérer, étant donné l’unification de la classe politique en simple bouclier du système et la décomposition des organisations d’extrême gauche. Cette jeunesse a donc inventé ses propres pratiques politiques : les maisons collectives, le pillage, le sabotage, le graffiti, la manifestation sauvage, etc. On voit très bien ça dans le film de Gérard Gardenne, Montjoie-Saint-Denis et retour, aussi prémonitoire sur 2011 que l’avait été La Chinoise de Godard pour mai 1968. La police se devait de contenir la contagion de ces nouvelles formes d’action, et pour cela, elle a inventé un nouveau profil de la menace : les anarcho-autonomes. On a vu paraître opportunément toutes sortes d’articles et de reportages sur leur étrange mode de vie et leurs divers méfaits. En créant cette nouvelle catégorie, on cherchait à isoler de la population les rebelles nés dans son sein, à en faire des corps étrangers au lieu de les laisser s’y mouvoir comme des poissons dans l’eau, pour reprendre une vieille image maoïste. Les mouvements subversifs français ont su déjouer la manœuvre : ils n’ont pas repris à leur compte l’étiquette fatale d’autonomie, soit d’instinct, soit parce qu’ils avaient tiré les leçons de l’échec, dans les années 1970-1980, de l’autonomie italienne et de l’autonomie allemande.


Vous avez parlé d’Alain Badiou. N’était-il pas complètement isolé parmi ceux qu’on appelait « les intellectuels » ?

Pas tout à fait : parmi les écrivains, les philosophes et même les journalistes, il restait bien des gens qui n’avaient pas pris le virage à droite. Mais il est vrai qu’au moment de l’élection de Sarkozy, on a vu apparaître comme une évidence ce qui était jusque-là présent mais masqué : l’idéologie hégémonique de droite. La droite avait désormais ses intellectuels organiques, pour parler comme Gramsci, et beaucoup venaient des rangs de la gauche, anciens maoïstes, transfuges trotskistes, communistes repentis, syndicalistes reconvertis... Ils s’exprimaient avec la violence des renégats, en utilisant les artifices dialectiques de leurs organisations d’origine. Ils étaient puissants, ils contrôlaient l’enseignement de l’histoire et de la philosophie à l’université, ils avaient leurs revues, leurs blocs-notes dans des magazines, on les voyait sans cesse à la télévision, on les entendait tous les jours à France Culture, même avant sa privatisation. Mais là encore, c’était une soupape qui se fermait. Pour toute une partie de la jeunesse, il fallait autre chose que du néokantisme moisi ou de l’histoire écrite par les pires disciples de François Furet. C’est ce qui explique, dans les années 2007-2010, la multiplication de petits livres qui s’attaquaient avec violence à l’idéologie régnante et à ses conséquences directes sur les pauvres, les étrangers, les vieux, les jeunes, les chômeurs, les vulnérables de toutes sortes. Ces textes tournaient en ridicule les modes traditionnels de la contestation, les défilés pacifiques, les assemblées générales, les journées d’action. Ils manifestaient tout le mépris possible pour « la gauche », dont la disparition était ouvertement souhaitée. C’étaient des livres souvent rédigés par des collectifs, par des anonymes, et ils se diffusaient par le bouche-à-oreille. La presse n’en parlait jamais, mais leur influence a été déterminante pour les événements de 2011, même si l’on ne s’en est rendu compte qu’après-coup – un peu comme pour les textes situationnistes d’avant 1968.


Vous pensez donc que les causes de 2011 étaient essentiellement intellectuelles ?

Il est très difficile de classer par ordre d’importance les causes des grands événements. Prenez 1789, le déclenchement de la Révolution : quelles en ont été les causes essentielles ? Le travail de sape intellectuelle mené depuis au moins trente ans par ceux qu’on appelait les philosophes ? La banqueroute du trésor royal ? L’accord douanier qui ouvrait les portes au textile anglais ? La mauvaise moisson de 1788 ? Le caractère hésitant de Louis XVI ? Allez savoir. Mais pour 2011, il me semble en effet qu’il y a eu des causes profondes d’ordre à la fois intellectuel et moral. Ce qui m’amène au deuxième point où, selon moi, le sarkozysme a joué dans l’implosion du système : l’avènement du style cynique.


Comment faut-il l’entendre ?

Il y avait une expression, lancée je crois par Sarkozy lui-même et reprise ensuite par toutes les voix de la droite au pouvoir : « sans tabou ni complexe ». Ce n’était pas qu’ils soient tous devenus de fervents lecteurs de Freud. Ces mots avaient un sens précis : il ne faut pas avoir de scrupules à être riche, il n’y a rien de mal à gagner beaucoup d’argent, et il n’est pas honteux de le montrer. C’était une vraie rupture en France où jusque là, tous les politiciens sans exception prenaient garde, dans leurs costumes sombres, à paraître vertueux et désintéressés, à se tenir publiquement à l’écart du monde de l’argent. Même s’ils amassaient une fortune personnelle en utilisant leur position politique, et même si tout le monde le savait – ce qui avait été le cas pour Chaban-Delmas, pour Chirac – ils se gardaient bien de l’étaler. Si l’un d’eux était convaincu de manœuvres financières douteuses, c’était précisément un tabou qu’il brisait, et il était exclu du groupe dirigeant. Sarkozy ne possédait pas une très grande fortune personnelle, mais dès son élection, il a montré sa volonté d’en finir avec « les complexes » sur l’argent. C’est ainsi qu’il fallait interpréter le dîner au Fouquet’s le soir de son élection, son séjour à Malte sur le yacht d’un nabab ou ses vacances dans une villa pour milliardaires en Nouvelle-Angleterre. Il cherchait à importer en France les mœurs politiques de chez nous : le tutoiement et les claques dans le dos entre grands de ce monde, et le respect, voire l’admiration pour ceux qui se sont montrés capables de bâtir des fortunes. Un président de la République affichant publiquement ses liens avec les grands noms du monde médiatico-financier, c’était une grande première en France. Il était le parrain du fils aîné de celui-ci, le témoin de mariage de celui-là, il se disait « le frère » de tel autre, le « meilleur ami » d’un autre encore. Avant l’ère Sarkozy, ces gens-là – dont il faut rappeler les noms, aujourd’hui bien oubliés : Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Vincent Bolloré, Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault – étaient déjà bien connus du grand public. N’importe qui savait qu’ils avaient la main sur la presse, l’édition, l’industrie d’armement, l’industrie du luxe, avec une position dominante sur la télévision et la radio. Mais Sarkozy a eu l’immense maladresse de montrer qu’ils constituaient en quelque sorte sa famille. Au temps du Front populaire, il y a presque un siècle, la presse de gauche parlait des « deux cents familles » qui possédaient la France. Sous Sarkozy, il n’y en avait plus qu’une seule. Ce n’était plus une oligarchie, c’était un clan, dont le président de la République était à la fois l’émanation et le chef. C’est cette situation que j’appelle le règne du style cynique. J’ai dans mes archives un numéro d’un magazine qui s’appelait Le Point, daté de juillet 2007. Sur la couverture, un grand titre : « Spécial riches ». C’aurait pu être une manchette de L’Humanité des années 1930, mais non : Le Point était un organe tranquillement de droite, qui avait fait campagne pour Sarkozy et soutenait son action. Un tel titre aurait été inconcevable avant l’ère Sarkozy, avant le triomphe du cynisme pur.


En quoi ce triomphe a-t-il influé sur la suite des événements ?

Si l’horizon économique était resté calme, le système aurait peut-être pu durer. Mais dans les années 2009-2010, c’est le monde entier qui s’est mis à tanguer. Chacun a en mémoire ces événements spectaculaires : les provinces chinoises secouées par des émeutes paysannes et ouvrières, le régime des généraux renversé en Algérie, l’Italie plongée dans le chaos après la répression sanglante à Naples, les prisons égyptiennes débordant de toutes parts suite à l’attentat raté contre le fils Moubarak, l’Amérique elle-même déchirée à propos de l’intervention militaire au Vénézuela, après la fin désastreuse de l’expédition irakienne. Sans parler de la tourmente économique qui a entraîné la dislocation de facto de l’Union européenne. En France, c’est, je pense, l’écroulement de l’empire Lagardère qui a sonné l’alarme. Arnaud Lagardère, empêtré dans l’affaire EADS, endetté jusqu’au cou par ses engagements dans les nouvelles technologies audiovisuelles et lâché par « son frère » Sarkozy, a été obligé de brader son groupe, comme autrefois Jean-Marie Messier lors de la déroute de Vivendi Universal. Les sous-traitants de Matra et d’EADS ont fait faillite en cascade, et des dizaines de milliers d’ouvriers se sont retrouvés au chômage. Le Monde, fleuron de la presse française, a dû être cédé à vil prix au groupe Murdoch. C’était un ébranlement sans précédent. Et – c’est là que j’en reviens au style cynique – il n’a pas été ressenti comme une épreuve collective à laquelle le peuple et son gouvernement devaient faire face, mais comme une trahison des riches qui allaient s’enfuir sur leurs yachts en laissant couler le bateau. Tous les témoignages le montrent, et même les médias les plus dociles s’en sont faits l’écho. En quelques semaines, l’image de Sarkozy s’est inversée : il n’était plus celui à qui tout réussit, il était devenu le responsable en chef du désastre.


Quels ont été pour vous les premiers craquements sérieux ?

Je pense que le tournant a été la grande grève des cheminots d’octobre 2009. C’était une grève « sauvage », comme vous dites en France, c’est-à-dire lancée sans aucune des autorisations préalables que prévoyait la loi et sans tenir compte des directions syndicales. Elle a démarré sur le réseau du Nord, pour obtenir la réintégration de deux conducteurs, licenciés pour avoir dénoncé publiquement le racisme et la brutalité de la direction. Mais très vite, elle s’est étendue à la France entière, y compris le RER : il ne s’agissait plus seulement de défendre deux collègues, mais d’en finir avec toutes les lois et décrets qui réduisaient à rien le droit de grève – le service minimum, la déclaration individuelle 48h avant toute grève, les votes à bulletins secrets sur la poursuite ou non d’un mouvement, toutes mesures si contraires à la tradition ouvrière française. Sarkozy a voulu faire avec les cheminots français ce que Margaret Thatcher avait réussi avec les mineurs anglais : il pensait qu’en brisant cette grève-là, il aurait la paix pour des années. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est l’appui massif que le mouvement allait recevoir : pour toute une partie de la population, c’était l’occasion de crier son rejet du sarkozysme. D’où les grandes manifestations de soutien dont plusieurs, comme à Rennes, se sont terminées par de violentes confrontations avec la police, des bâtiments publics incendiés, des gares ravagées. D’où aussi les collectes de fonds, les marchés improvisés où les paysans offraient leurs produits aux grévistes... A Rouen, où j’étais alors chargé de cours invité, les étudiants participaient aux piquets de grève qu’ils transformaient en forums de discussion. Ce qui était encore plus grave, c’est que les forces de l’ordre elles-mêmes semblaient vaciller. Dans la police, certains officiers avaient été relevés de leurs fonctions pour avoir ouvertement montré leur perplexité. Dans la région parisienne, le gouvernement avait mis en place un service de transports par camions et cars militaires. Un groupe d’officiers supérieurs a envoyé une lettre ouverte au ministre de la Défense, Patrick Devedjian : ils déclaraient que le rôle de l’armée était de défendre le pays contre les menaces extérieures et non de maintenir l’ordre intérieur et encore moins de briser les grèves. Sarkozy a fait émettre un ordre de réquisition des cheminots. Cet ordre est resté lettre morte et pour finir, au bout de trois semaines, le gouvernement a dû reculer. Pas complètement certes, mais la preuve était faite que ce pouvoir était vulnérable, qu’il pouvait être abattu. Quelques temps plus tard, il y a eu l’affaire de la petite Khadidja, morte en décembre 2010 au métro Barbès lors d’un gazage dans les couloirs par une équipe des GPSR. La manifestation de deuil s’est terminée en une mémorable émeute de tout l’Est parisien à laquelle participaient, selon les journaux télévisés, autant de gamins des cités que de jeunes des quartiers populaires de Paris, autant de chômeurs que de militants incontrôlés. Sarkozy a bien essayé d’exploiter l’événement comme il l’avait fait en novembre 2005 quand il était ministre de l’Intérieur, mais cette fois-ci, sa mise en scène d’une guerre entre les bons Français et la racaille des banlieues a tourné court : le contenu politique de la révolte ne pouvait plus être masqué.


Comment expliquer que Sarkozy, jusque-là si fin manœuvrier, n’ait pas vu venir le séisme de 2011, et qu’il ait ensuite réagi en alternant brutalité et hésitation ?

Il faut dire que la tâche n’était pas facile. Au printemps 2011, le pays tout entier était secoué en permanence par des grèves, des manifestations, des mouvements insurrectionnels brefs et violents menés par des chômeurs, des étudiants, des jeunes des quartiers. Petit à petit, ils s’organisaient, ils coordonnaient leurs actions. Les syndicats étaient débordés, plus personne ne les écoutait. Même les groupes les plus ancrés dans la soumission – les magistrats, les universitaires, les médecins – manifestaient leurs doutes, et pour certains leur hostilité au pouvoir. De toutes parts, on sentait le vent tourner. Pour rétablir la situation, il aurait fallu un geste spectaculaire, peut-être la démission du gouvernement et l’annonce d’élections anticipées... Au lieu de cela, il y a eu le discours télévisé menaçant de Sarkozy (« J’ai donné l’ordre aux préfets et aux autorités militaires de rétablir l’ordre républicain... »), l’instauration de l’état d’urgence, la nomination de Brice Hortefeux à l’Intérieur en remplacement de Martin Hirsch, toutes mesures qui n’ont fait qu’attiser la révolte. Si Sarkozy a été à ce point maladroit, c’est qu’il n’avait jamais eu à faire face à une situation grave. Des gens comme De Gaulle, et même comme Mitterrand, avaient vécu la guerre. Ils avaient dans leur entourage de vieux combattants qui savaient la musique. Sarkozy et les siens n’avaient connu jusque-là que le confort des banlieues résidentielles de l’Ouest parisien. Devant la dissémination de la révolte, ils ont pris peur, ce qui conduit comme vous le dites à se montrer tantôt brutal et tantôt hésitant. Le président, qui régentait tout quand tout allait bien, était, d’après les témoins, comme absent. Même si ce n’est pas lui qui a donné l’ordre de tirer sur la foule qui s’apprêtait à donner l’assaut à la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, il a été tenu pour responsable du massacre. À partir de là, il ne pouvait plus tenir. Son départ précipité a signé la fin de la Ve République, en attendant l’écroulement du système capitaliste français.




Epilogue de
Changement de propriétaire, la guerre civile continue
,
Eric Hazan, octobre 2007, Seuil.


Pour combattre la répression, il faut la comprendre et la connaître.

Fabien Jobard est un sociologue de la répression, et il écrit des trucs intéressants.
 
(Il bosse ici : http://www.cesdip.com)


Sur les émeutes, de Villiers-le-Bel, mises en parallèle avec celles de 2005, il y a cet entretien très intéressant :
> http://contrejournal.blogs.liberation.fr/mon_weblog/2007/12/bla-bla.html


Sinon il avait fait une intervention au procès de La Rumeur sur "le silence anxiogène de la police" (sur ses propres crimes).
> http://www.mouvements.info/spip.php?article136

Un article contre Sarkozy dans Le Monde, qui prouve qu'on peut parfois dire des choses dans la presse dominante ou en tout cas, que c'est pas criminel d'y passer des articles (comme tend à le dire Acrimed).
> http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-829391,0.html

Sur la prison, http://www.passant-ordinaire.com/revue/42-461.asp

Ou encore, « La racaille en politique. Enquêtes sur les jeunes "connus des services de police"», et plusieurs autres articles importants dans Vacarme.
> http://www.vacarme.eu.org/article512.html




Et puis il y a son livre sur les bavures policières, une des rares sociologies de la police, qui reste à faire.











 
 

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Bon, trève de pub, un peu de critique.


Le type a l'air sympa, mais à plusieurs reprises on s'inquiète.


- Le point d'interrogation dans le titre du livre, c'est pourquoi ? Qu'on soit bien clair, dire "on va voir si les bavures policières ça existe vraiment", c'est déjà rejoindre le discours dominant, en faisant comme si la question se posait ! (Et donc qu'il faudrait se méfier de ces arabes qui parlent de bavures, qu'il faudrait un vrai sociologue assermenté pour voir s'ils inventent pas des conneries...). La seule chose qui peut justifier le point d'interrogation, c'est de se demander si c'est des bavures, ou des crimes.
Et la 4e de couverture nous dit que l'auteur commence par interroger "la fiabilité des récits de ceux qui se disent victimes de violence". (Et c'est le cas dans le livre.) Moi, ça me révulse des phrases comme ça. Faudrait ptet commencer par dire que la police assassine impunément depuis qu'elle existe, et que ses victimes sont en plus confrontrées à un déni constant et insupportable ! Putain depuis que Maspero a cédé le flingue, ça ramollit à la Découverte... On tire maintenant des balles en mousse pour découvrir, que Oui!! Les bavures, en fait, ça existe vraiment!!
La domination commence par la négation de la domination. Se demander, même scientifiquement, si la domination est réelle, c'est déjà porter un coup aux dominés.

- Dans l'entretien sur les émeutes, il dit en substance "Chouette, j'ai constaté que ceux qui se sont révoltés, ne le font plus après et que ça ne se reproduit pas trop dans leur quartier." Or, je vois pas du tout pourquoi monsieur le sociologue devrait nous dire que c'est bien d'arrêter les émeutes. Déjà, c'est pas son rôle (ce qui ne l'empêche pas de nous expliquer ailleurs pourquoi il souhaite que les quartiers s'apaisent), et puis surtout c'est con politiquement.
De une.

- De deux, dans le procès de La Rumeur, Fab a eu la bonne idée de dire que les propos d'Hamé (« Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. ») étaient "outranciers". D'abord c'est faux, et ensuite on le fait venir justement pour dire que c'est scientifiquement prouvable. En disant que c'est outrancier, il valide l'idée (bourgeoise s'il en est) selon laquelle on dirait trop de mal de la police, alors que la défense d'Hamé montrait qu'il n'était pas du tout dans l'excès. (Ceci ayant été relevé, avec brio, par nos confrères d'Acontresens, dans un entretien avec le très cher Hamé.)
> http://acontresens.com/contrepoints/societe/35.html
De plus, dire que le silence de la police est "anxiogène", c'est un peu soft monsieur Jobard. La police ne rend pas anxieux, elle fout la RAGE, et pas seulement à cause de son silence, mais à cause des humiliations quotidiennes qu'elle fait subir, en toute impunité. (Ce que vous nous expliquez très bien par ailleurs.)

- Dans votre papier du Monde, vous finissez par un coup à la Bayrou : "ce qu'attendent aujourd'hui les citoyens français, qui est la garantie de leur tranquillité au quotidien, dans un Etat respectueux des libertés fondamentales - de celles des policiers comme des leurs." Nan mais c'est quoi c'est balivernes ?! C'est qui les "citoyens français" d'abord ? Comme si on pouvait mettre ensemble les humiliés et les bourges ou classes-moyennes baveuses d'envie et de racisme ! Les Français, ça n'existe pas : il n'y a que des dominé-e-s et des dominant-e-s. Et puis la sauce américaine des "libertés fondamentales", défendues par le bon citoyen, police comprise... On a assez de mal à déconstruire les mythes (France, république, démocratie, justice...) qui font tenir la domination, c'est pas pour nous servir ce genre de tarte à la crème au miel.
Alors je sais bien que c'est le Monde, mais ils vous ont pas imposé cette phrase !



Bon alors de deux choses l'une, ou bien notre ami est défois un peu limite, ou bien il fait ce qu'il peut pour tenir des positions à la fois institutionnelles et subversives. C'est ce que porte à croire le côté plus hard-core de ses articles parus dans le milieu militant (Vacarme, Passant Ordinaire, etc.).

Dans tous les cas ça nous empêche pas de le lire, avec la distance critique qui s'impose parfois.


A suivre.

Pour mieux le déconstruire et s'en préserver (en repérant les dérives au sein de la "gauche"), il faut connaître le discours idéologique que nous combattons.

A propos des émeutes, un court texte de l'insupportable Alain Finkielkraut :

http://penseeunique.com/PU/articles/emeutes.html

Lettre au Ministre de la Défense : Shaul Mofaz,


 



 





De Daniel Tsal, ID 7- 20015889

 
Concerne: Mon refus de m’enrôler au sein des FDI.

 
 

Par la présente, je demande, pour des raisons de conscience, à être libéré de  mon enrôlement au sein des Forces de Défense Israéliennes, et autorisé à effectuer un service alternatif indépendant de l’armée. Au cas où je ne serai pas autorisé à être exempté, je me verrai dans l’obligation de refuser de servir. J’ai pris cette décision durant ces six derniers mois, après de longues hésitations, avec la conscience grandissante que, quelle que soit ma décision, elle ne sera pas parfaite, mais seulement la meilleure possible vu la situation complexe qui règne actuellement dans notre pays. Une étude approfondie de tout ce qui s’est passé, et qui continue à se passer dans notre région, m’a conduit à réaliser que cette décision de refus est légitime et même nécessaire. Il ne s’agit pas d’un acte de subversion dirigé contre les fondements même de la démocratie. Les principes de la « seule démocratie du Proche-Orient » sont devenus vides de sens puisqu’ils piétinent les droits d’environ trois million de personnes et, qu’indirectement, ils s’apprêtent à détruire les bases mêmes sur lesquelles l’Etat d’Israël est censé être fondé.

Il y a deux ans, lorsque j’ai reçu mon premier ordre de recrutement, il était tout à fait clair pour moi que j’allais servir dans les FDI. Bien sûr, je portais un regard critique sur le système militaire, mais je ne considérais pas le refus ou l’éventualité de me soustraire au service comme une option possible. Mes parents m’ont élevé dans les valeurs de l’égalité et de la tolérance. L’importance d’accepter « l’Autre » y était fermement implantée. Mais jusqu’il y a un an, je n’avais pas une connaissance solide de l’occupation israélienne, de sa dureté et de son impact sur nos deux nations entremêlées, et donc je ne pouvais pas voir le système militaire comme un instrument qui, tel qu’il fonctionne actuellement, est en complète opposition avec les valeurs que mes parents m’ont enseignées.

Alors que j’étais encore au lycée, je vis le film de Muhammad Bachri, Jénine, Jénine. Ce film m’affecta profondément. Il me bouleversa et m’effraya, car il me fit comprendre en quoi consiste l’occupation israélienne et ce qu’elle signifie. Et cependant, à ce stade, je pensais encore m’enrôler. Depuis lors, j’ai beaucoup lu sur le sujet, je me suis rendu à de nombreuses reprises dans les Territoires Occupés, je me suis engagé bénévolement dans Halonot (Fenêtres), une organisation qui favorise la coopération entre jeunes Israéliens et Palestiniens et qui effectue un travail humanitaire dans les Territoires Occupés. J’ai participé à diverses activités de Ta’ayush’ et j’ai été témoin du travail de ma mère aux checkpoints. Etant devenu témoin de la routine quotidienne de l’occupation, j’ai réalisé que je ne vivais pas dans un pays civilisé qui mène une guerre légitime contre son ennemi, mais au contraire dans un pays qui crée une ségrégation ethnique entre les populations, ce qui fait que certains jouissent des droits de base, alors que les autres sont privés des droits les plus fondamentaux.

 

D’une certaine manière, lorsque je me rendais aux checkpoints, il m’était bien plus difficile d’en surveiller un qui « fonctionnait bien » que d’être présent à un endroit « problématique » où les soldats des FDI agissent plus violemment que de coutume, incitant donc les militants des droits humains à intervenir. Lorsque j’ai constaté qu’un garçon qui venait juste de terminer son lycée appelait le suivant dans la file, l’enjoignant avec une expression condescendante d’ouvrir son sac, j’ai perçu la vérité silencieuse, la vérité de l’occupation : des garçons de 19 ans qui dominent une population entière, hommes, femmes et enfants.

Les crimes dont on entend parler, de temps en temps, lorsqu’un soldat agit de telle ou telle façon, ne sont rien d’autre que la conséquence inévitable de l’occupation.

 Le pire crime dans notre pays, aujourd’hui, c’est la domination et l’oppression exercée sur le peuple Palestinien par le peuple Israélien. Qu’un soldat de 18 ans décide, de son propre chef, quand, comment et qui il va contrôler : que ce même soldat de 18 ans pointe son fusil sur une population impuissante, voilà ce qui constitue le véritable crime, le crime commis par l’Etat, et contre lequel je proteste.


Une expérience me donna un aperçu de l’arrogance et du racisme avec lesquels nous agissons, lors d’une conversation avec un soldat à un checkpoint de la ville de Qalqilya complètement enclavée par le Mur. Contrairement aux autres soldats, il semblait humain, dépourvu d’agressivité. Je fus curieux de connaître ses opinions. Il me déclara qu’il se trouvait à ce checkpoint pour « que les choses se passent de manière plus humaines ». Il dit aussi qu’il ne se préoccupait pas des raisons pour lesquelles l’Etat l’avait posté à ce checkpoint-là, et qu’il s’adressait à la population palestinienne avec grand respect. Et il ajouta une phrase qui me choqua : « Lorsque je parle avec respect à un père palestinien, me dit-il, les enfants de cet homme apprennent à le respecter ». En d’autres mots : les enfants palestiniens ont besoin que les soldats des FDI leur apprennent comment se comporter respectueusement envers leurs parents.

 

Il n’existe aucune justification, en aucune circonstance et en aucun cas, qu’une nation soit dominée, respectivement occupée, par une autre. En ces moments historiques, un individu sain d’esprit doit s’insurger contre le système qui rend possible l’oppression actuelle. J’ai l’obligation morale – ce n’est pas un choix mais une obligation – de refuser de participer à l’occupation et de lutter contre les institutions qui bafouent les droits de l’homme les plus élémentaires. Toute personne saine d’esprit, qui n’a pas encore été complètement envahie par la peur et le racisme, doit, de par sa dignité d’être humain, refuser de participer à un système d’occupation et d’oppression, tel que le sont devenues les Forces de Défense Israéliennes.

Je ne me soucie pas des croyances des Palestiniens, je ne me soucie pas de savoir quel régime ils soutiennent, ni jusqu’à quel point ils luttent pour les droits de l’homme – je n’ai pas le droit de les contrôler et je ne suis pas autorisé à les oppresser. Je pense que nous trouvons tout à fait naturel de voir les Arabes souffrir. Vraiment, c’est aussi simple que cela. Je crois que les mêmes raisons, la même mentalité étriquée et la même haine avec lesquelles j’ai été nourri par les médias ont fait que longtemps, trop longtemps, je n’ai pas compris la relation entre l’occupation et Israël. Et je n’ai pas compris la dureté des actions que mon pays entreprend contre le peuple Palestinien. Je n’ai pas compris que la majorité des Palestiniens ne connaissent rien d’autre qu’une vie remplie de checkpoints, de bulldozers, d’arbres déracinés, d’humiliations et de meurtres. C’est seulement en me rendant aux checkpoints et dans les Territoires Occupés que j’ai réalisé qu’ils étaient simplement des êtres humains, juste comme moi. Et même moi, éduqué à croire que tous les êtres humains sont égaux, et informé par mes parents que tous les Arabes ne sont pas des terroristes, je n’avais pas vraiment compris cela profondément. Jusqu’à ce que je me rende dans les Territoires Occupés et que je vois ce qui se passe là bas.

 

Je crois que si d’avantage d’Israéliens, jeunes gens et jeunes filles, se rendaient avant leur conscription dans les villages palestiniens sous occupation israélienne, le nombre des appelés qui refusent augmenterait. Beaucoup plus de gens réaliseraient combien leur éducation a été biaisée par le système scolaire et par les médias. Beaucoup moins de gens accepteraient le service militaire comme notre devoir évident, et peut-être verraient-ils que cette armée n’est plus une « force de défense » mais qu’elle est devenue une force d’occupation.

Au cours de 37 années d’occupation, nous sommes devenus graduellement plus violents, plus méprisants et plus racistes envers la culture arabe. Il y a quelques mois j’écoutais Irit Linur à la radio. Elle répondait à une critique de Roger Alper envers la télévision, parue dans Haaretz. Roger Alper avait écrit que les chaînes étrangères connues comme CNN ou la BBC avaient tendance à mal prononcer les noms arabes. Il affirmait qu’il s’agit là du résultat d’une attitude condescendante envers la culture arabe. Irit Linur, en réponse à ce point de vue, demandait dans son émission à quelle culture, exactement, Alper se référait. Selon elle, la culture arabe n’est pas seulement inférieure à la culture européenne, elle n’existe tout simplement pas du tout. Malheureusement, il semble que l’opinion de Linur est celle que beaucoup d’entre nous entretiennent en secret, sans oser l’exprimer.

 

D’une certaine manière, j’ai été moi aussi, je pense, affecté par la maladie de la peur, une maladie qui mène au racisme et à la violence. Mais ayant grandi dans une maison et un environnement plutôt humain, cette maladie est restée en veilleuse, jusqu’à ce que je voie des mes yeux comment vit le peuple Palestinien. 

 

Lorsque que je me rendis pour la première fois dans les Territoires Occupés, visitant deux villages, le groupe avec lequel je voyageais et moi même fûmes accueillis avec une grande joie, comme des sortes d’émissaires. L’atmosphère était très bonne et les gens des villages nous traitaient avec chaleur. Des écoliers montèrent même un spectacle spécialement pour nous. Une famille nous offrit un repas chaud, on nous trouva des voitures pour aller voir les environs, et toute la visite se déroula sans le moindre incident. Et pourtant j’étais vraiment effrayé au début. Effrayé par le drapeau palestinien qui flottait. Effrayé par les visages arabes. Il me fallut au moins deux heures pour me sentir à l’aise et pour pouvoir parler avec les habitants de manière détendue. Je me souviens très bien comment un des garçons me serra dans ses bras lorsque nous fîmes connaissance, et voulu me montrer quelque chose. Je refusai d’aller avec lui. Je refusai poliment, mais je refusai, j’avais peur.

 

Je suppose qu’une partie de ma peur était liée au choc que je ressentis en observant la destruction et la souffrance qu’ils vivaient. Mais en  grande partie, c’était ma peur de la différence. En dépit de l’éducation reçue de mes parents, en dépit des valeurs auxquelles je tenais moi même, et que je mettais en pratique, j’étais touché par cette dangereuse maladie. Je crois que cette maladie ne peut être évitée : elle nous contamine à travers les médias, le système scolaire, l’environnement israélien et par l’ombre pesante projetée par des générations de gouvernements israéliens qui nous ont plongés dans ce terrible racisme. Nous sommes tous infectés par la même maladie qui nous permet d’être sereins face à l’occupation israélienne.

Beaucoup de gens utilisent les attaques terroristes comme prétexte à l’occupation. Comme si les Palestiniens étaient des terroristes et que nous étions contraints de poursuivre les punitions collectives pour l’intérêt de la sécurité d’Israël. Je ne pense pas, dans le cadre de ces commentaires, qu’il soit nécessaire de clarifier comment la sécurité, les conditions sociales et économiques du pays ont été corrodées, et comment l’occupation est l’un des facteurs centraux de ce processus de déclin. 

 

Je voudrais dire, dans ce contexte, que chaque pays possède toutes sortes d’organisations, certaines modérées, d’autres radicales. Les organisations terroristes palestiniennes pourraient être comparées aux colons israéliens, à la Kahane ou au mouvement Herut. Dans les pays civilisés, ce sont les organisations modérées qui gagnent la sympathie de la majorité du public.

C’est plutôt dans un pays sous occupation que les organisations radicales vont se renforcer. Comme parmi d’autres nations, il existe des organisations radicales aussi chez les Palestiniens. La question n’est ce pas de savoir pourquoi elles gagnent tant de pouvoir ? Il me semble que c’est le résultat d’une situation dans laquelle une population souffre de l’occupation. Beaucoup de gens qui subissent une humiliation quotidienne vont devenir frustrés et tendre à la violence, ou du moins la soutenir.

Bien entendu, dans une telle situation, le soutien à la paix et à la résistance contre la guerre  vont s’amenuiser.

Quand un jeune de mon âge – ou même plus jeune – est prêt à se mettre une ceinture d’explosif et à se suicider, tuant avec lui beaucoup d’autres gens innocents, je dois me demander pourquoi. Pourquoi veut-il me tuer, moi un Israélien, et pourquoi est-il prêt à se suicider pour cela ? Car ce jeune homme a encore toute sa vie devant lui. Cependant, alors que je peux imaginer devant moi ces années durant lesquelles je pourrai voyager, tomber amoureux, étudier et me cultiver, ce jeune homme est déjà sans espoir. Sa vie est une histoire connue d’avance. C’est une vie de souffrance quotidienne, permanente. Une vie sous occupation.

 

Je ne veux d’aucune façon approuver un tel acte, je ne veux pas le justifier non plus. Ce que je demande est de réfléchir à son existence réelle, d’essayer de comprendre comment cela devient possible, d’essayer de comprendre les origines de cette grande haine à notre égard parmi le peuple Palestinien.

Un argument fréquent à l’encontre des jeunes résistants palestiniens est que leur acte est politique, et donc non autorisé. Il est vrai que tous ces sujets ont une signification politique, mais ceci ne justifie pas une occupation perpétuelle.

 

L’été dernier, j’ai visité deux villages avec l’organisation Halanot. Durant ce séjour, j’ai été témoin d’un spectacle terrifiant, totalement inhumain. Les maisons étaient détruites, j’ai vu des enfants jouer avec les décombres des maisons rasées au bulldozer par les FDI, et, bien au delà de la nuit qui était justement en train de tomber, tout semblait complètement noir. Nous étions là à la fois pour apporter de l’équipement et présenter nos condoléances. Dans le premier village où nous nous sommes rendus, cinq personnes avaient été tuées par les FDI, sans aucune raison. L’une d’elles était un garçon de treize ans, une autre la mère de sept petites filles. Alors que nous étions reçus dans l’une des maisons, j’ai soudain entendu des cris à l’extérieur. Je ne compris pas ce qui se passait. Lorsque que je regardai par la fenêtre, je vis plein d’enfants courir se mettre à l’abri, grimpant sur des barrières ou sur des toits. D’abord je ne compris pas pourquoi, puis je vis qu’une jeep des FDI était entrée dans cette zone. Personne ne tirait de la jeep, et les soldats ne donnaient pas l’ordre de rentrer dans les maisons, mais pour ces enfants la jeep était l’ennemi, l’occupant, qui pouvait faire à peu près tout ce qu’il voulait. Cette peur causée par la simple apparition de la jeep me montra un peu de la réalité quotidienne dans laquelle vit actuellement le peuple Palestinien.

 

Je présume que l’Etat d’Israël n’a jamais attaché la même importance au sang palestinien que celle qu’elle accorde au sang israélien. Mais désormais, le sang palestinien n’a plus de valeur pour nous. Ni pour le gouvernement, ni pour les soldats, ni pour la majorité des gens. Le sang palestinien n’a absolument aucune importance.

 

 

 

Puisque nous, nation occupante, portons une responsabilité significative envers les vies de million de Palestiniens, et parce que nous n’accordons pas d’importance à la valeur de leurs vies, le véritable résultat pour les habitants de Palestine est manifeste. Combien de sang a été gaspillé, et quelle lourde responsabilité je porte, moi citoyen israélien, dans ce carnage «  où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire servante de la haine et de l’oppression » ?

 

Dans un article de Haaretz, Seev Sternhell écrit  ce qui suit : «  il n’y a aucun doute quant à la responsabilité d’Israël d’avoir lâché une bombe d’une tonne sur un immeuble résidentiel tuant 14 civils dont neuf enfants, le 22 juillet 2002 à Gaza, mais ceci n’en fait pas un acte légitime et ne supprime pas l’inquiétude concernant la perpétration d’actes criminels sponsorisés par l’Etat. En une telle situation, on n’a d’autre choix que de revenir aux fondements mêmes de sa culture… Cette culture repose, parmi d’autres éléments, sur la croyance que par delà les lois créées par l’homme, il existe des normes de justice naturelle. Le concept des droits humains, lui aussi, exprime la croyance que chaque être humain a des droits naturels, de par le simple fait d’exister, et que personne n’a le droit de l’en priver. » 

 

Durant des années, j’ai toujours pensé servir dans les FDI et n’ai pas mis en cause ce projet. Mais maintenant je sais que le gouvernement d’Israël agit de manière non démocratique et immorale, et je suis incapable de participer à un système qui exerce l’oppression sur une autre nation. L’obligation morale de refuser de participer à ces crimes dépasse mon obligation de citoyen à servir dans l’armée. De surcroît, en tant que citoyen soumis à la loi, j’ai l’obligation de donner la priorité aux valeurs dans lesquelles j’ai été éduqué – les valeurs de la démocratie – par rapport aux valeurs du gouvernement en place. J’ai même l’obligation d’examiner si les valeurs qui m’ont été enseignées dans mes manuels scolaires sont cohérentes avec la réalité dans laquelle nous vivons. Dans ce contexte, je voudrais citer Albert Camus, dans le discours qu’il a prononcé en recevant le Prix Nobel : «  Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire

avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui ».

 

Et Zeev Strenhell dit encore dans l’article susmentionné : « notre politique culturelle a été et demeure sous divers aspects une culture de troupeau. Les Israéliens, par instinct, doivent faire partie de la société, d’un groupe, et le fait d’accepter sans se poser de questions les normes du groupe dominant – quel que soit l’aspect destructif qu’elles puissent prendre – est un modèle normal de comportement ».

 

Lorsqu’on en arrive à ce point là, je ne dois compter que sur moi même. C’est-à-dire que je ne peux accepter sans esprit critique une demande, la conscription, qui est considérée comme évidente, juste parce qu’elle m’a été imposée par le gouvernement, ou juste parce que la « société » a décidé que c’est la bonne chose à faire. Nous avons été témoins, par le passé, d’actes plus terrifiants que la présente occupation. Ces actes ont été commis au nom d’un gouvernement et avec l’approbation publique, et avec le soutien de la société. Cela  ne signifie pas que ces actes en étaient pour autant légitimes, normaux, autorisés, etc.

 

 

 

 

Dans son discours, Albert Camus dit en relation avec ce qui précède : « et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire ».

 

Bien entendu, je ne crois pas un seul instant qu’en refusant de faire partie du système militaire je suis dégagé de toute responsabilité par rapport à tout ce qui se passe ici, et donc innocent. Mais les FDI sont l’instrument le plus actif utilisé par le gouvernement pour exécuter les crimes mentionnés ci dessus, et pour poursuivre cette occupation intolérable. Et voilà que je suis appelé à prendre une part active à ce système. Je considère chaque rôle militaire – qu’il soit un service de combat aux checkpoints ou un travail dans les bureaux militaires de Tel-Aviv – comme complice du crime qui est entrain d’être commis ici.
 « La noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements, difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait, et la résistance à l’oppression ».

 

 

 

Le 20 décembre 2003.

 

 

 

Texte traduit par  Tatiana Honegger, Collectif Urgence Palestine-Vaud.

Paru dans la revue « Entre les Lignes » N° 6 décembre 2004,

Editée par le Collectif Urgence Palestine-Vaud.

Avec leur fraternelle autorisation de le faire largement connaître aujourd’hui.

 



A lire à tout prix, cet article de Francis DUPUIS-DERI (auteur de Les Black Blocs - La liberté et l’égalité se manifestent) :




Très bonne mise au point, et des arguments contre la condamnation de la violence qui viennent directement renforcer notre dénonciation du moralisme à gauche contre les casseurs en tout genre.




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Ma réaction à cet article sur les Black Blocs, pour élargir sur la condamnation par la gauche des révoltes spontanées.



Comme la seconde partie de cet article l'explique, la condamnation par les dynamiques anti-capitalistes de la violence stratégique en politique est une grave dérive.

 

Mais cette condamnation n'est pas uniquement le fait de réformistes, comme le sous-entend l'article : des organisations qui se disent radicalement révolutionnaires (de type LO ou LCR) condamnent elles aussi les Black Blocs, comme puérils, pulsionnels, décalés du contexte historique, etc. (Il est piquant de constater comment depuis le XIXe siècle ce sont toujours les mêmes ritournelles qui sont reprises en cœur par ceux qui savent comment il faut résister, qui sont dans le vrai de l’action politique, eux…)

 

Il ne faudrait donc pas croire que cette condamnation vient uniquement de socio-démocrates réformistes.

 

Le désaveu de la violence (moins généralisé dans les années 60 ou 70), qui fait aujourd’hui très largement consensus, s'apparente à un effet de champ. On ne peut se limiter à l’explication en terme d’intentions stratégiques de la part d'organisations, qui chercheraient à préserver leur respectabilité. Bien que cela semble être vrai, le sociologue doit aussi interroger plus finement les différences de socialisation qui font que concrètement, dans une manifestation, certains militants vont ressentir un rejet physique, une peur, un mépris, à la vue de Black Blocs, assimilés à des hordes de casseurs. Le « On ne vient pas cagoulé dans une manif ! », que l’on peut entendre dans la bouche de militants « respectables », dépasse sociologiquement les stratégies des organisations. C’est l’ensemble du rapport à l’action politique (au monde ?) qui diverge.

Pour préserver la pluralité des modes de résistances, il faut donc prévenir cette pente ethnocentriste et légitimiste qui guette le militant plus traditionnel, enclin à croire qu’il sait, lui, quelle est la bonne, la vraie façon de résister (alors que le bilan des dernières décennies invite le militantisme traditionnel à plus de modestie…), et à mépriser (sous couvert de théorisations politiques) des gens qui n’ont en fait qu’un rapport au monde, à l’action différent.

Bourdieu nous l’a enseigné : derrière les conceptions et justifications politiques, théoriques, esthétiques, se cachent souvent de plus prosaïques jugement sociaux. Attention donc, et cela concerne aussi les gens qui se réclament de Bourdieu, à ne pas professer d’anathème méprisant contre les marges.

 

Ceci amène à formuler un deuxième complément : non seulement ce ne sont pas uniquement des réformistes qui condamnent (à cause de facteurs sociologiques qu’il faudrait éclaircir) mais en outre, ils ne condamnent pas uniquement la violence consciente et stratégique (de type Black Bloc). En effet, plus grave encore, nous entendons l’ensemble de la gauche, dans un inquiétant consensus idéologique avec la droite, condamner la violence à chaque révolte spontanée. Ainsi, lors des révoltes de 2005 en France, on a pu entendre les organisations de gauche donner des leçons de résistance à une population totalement abandonnée à la misère économique, à l’humiliation policière et au mépris culpabilisateur généralisé. Le PS, et même des figures du PC, ont soutenu la répression sarkoziste de ces révoltes et ont appelé au retour à l’ordre. Quant à LO, ils ont décidé que cette révolte n’était pas politique.

 

Le surgissement de la violence spontanée semble être l’occasion de constater certaines frontières sociologiques. Ce fut encore le cas, nous semble-t-il, lors des révoltes suite à l’élection de N. Sarkozy : on a pu entendre à la télé Olivier Besancenot dire « je désapprouve ». On peut être politiquement opposé à l’usage de la violence en politique dans le contexte actuel, mais « désapprouver » les actes de révoltes spontanés, se désolidariser de ceux qui ne seraient que de puérils et vilains casseurs, est un acte politiquement grave. Il aurait fallu au contraire, exprimer son entière solidarité à l’endroit des premières victimes de la répression de l’ère Sarkozy. Ici, l’explication stratégiste (garder une image respectable à la veille des législatives), peut avoir un certain sens.

 

Néanmoins, l’explication sociologique reste la plus intéressante à creuser : dans une manif, quand des militants condamnent ou ont peur à la vue de jeunes des quartiers, qui ont une rage beaucoup plus profonde et généralisée contre cette société de domination dans son ensemble (et pas uniquement contre une loi ou un gouvernement), qui expriment cette rage différemment, ne sont pas socialisés aux rituels de la manifestation-type, ce qui s’entérine sur la chaussée, lorsqu’un service d’ordre montre les crocs à ces jeunes, c’est une véritable fracture sociale. Cette fracture est sociologique dans le sens où c’est bien un rapport au monde, à l’espace urbain, au corps, à la lutte contre l’ennemi, totalement différent qui s’exprime. Sous couvert de « ce ne sont que des casseurs, ils viennent piller et nous dépouiller, ce n’est pas constructif politiquement », c’est un jugement de classe qui s’exerce, contre ce nouveau lumpenproletariat. Nous ne nions pas qu’il puisse y avoir des personnes simplement violentes ou amusées par la casse. Mais désapprouver les actes apparemment aveugles de certains jeunes des quartiers, revient toujours à nier la légitimité de leur révolte, qui aussi violente et inconsciente soit-elle (encore qu’il ne faut pas déresponsabiliser trop vite : cette rage est souvent tout à fait consciente, contre la police notamment) a toute les raisons d’être.

 

Très simplement, c’est un problème d’entendre des organisations révolutionnaires condamner un bris de vitrine ou un feu de voiture par des gens qui sont victimes chaque jour, et depuis des générations, d’une casse humaine que l’on ose à peine reconnaître tant elle est scandaleusement flagrante et rappelle à la France sa passive indolence devant des crimes commis sous ses yeux, autrefois de l’autre côté de la mer, aujourd’hui de l’autre côté du périph'.

Il ne faut pas sous-estimer la force des héritages psychologiques dans une France au passé criminel, qui ose à peine regarder le sang dont les mains et les fleuves ne sont pas encore lavés.

Les palissades qui bordent les périphériques nous invitent à faire comme si. Mieux vaut fermer les yeux, les détourner sur d’autres questions, l’environnement par exemple, c’est plus sympa. Ce thème est des plus graves et urgents, là n’est pas le problème, c’est juste que pour des gens qui meurent de froid ou de faim, la question du réchauffement climatique ou des OGM peut être vécue comme secondaire ou déplacée, tout comme la question du CPE pouvait paraître ridicule pour des gens qui depuis des décennies ont été l’objet d’expérimentation de la précarité à travers la série des sous-contrats, sans que personne ne s’émeuve massivement. Il faut attendre qu’on touche aux privilèges des classes moyennes pour que ça remue un peu du drapeau. Ça donne envie de casser des lecteurs MP3, convenons-en.

 

 

Que chacun prenne activement conscience du sens sociologique de son existence, que les forces dites de gauches commencent par être auto-critiques, et surtout, que personne ne donne des leçons de révoltes, ne condamne la violence de ceux pour qui l’insupportable est devenu réellement insupportable.

 

 

Pour mieux comprendre cette position dissidente à l’égard du consensus contre les casseurs, et les réactions qu’elle a pu susciter, lire :

 

-  Le langage engage (Analyse de la diffusion de l’idéologie sécuritaire au sein des dynamiques contestataires)

- « On ne fait pas la loi à qui risque sa vie devant un pouvoir. » (Rappel au désordre contre ceux qui désapprouvent des révoltes)


LE PARTI, UN ÉTAT DANS L’ÉTAT




(Extrait de L’unique et sa propriété)



Au chapitre de la société, il convient aussi de parler du « parti » dont on chantait récemment la louange.
Le parti fleurit dans l’État. « Parti, parti, qui ne doit pas prendre parti ? »
Mais l’individu est isolé et n’est pas membre du parti.
Il s’unit librement et se sépare de nouveau librement.

Le parti n’est rien qu’un État dans l’État et, dans cette ruche plus petite, la « paix » doit régner comme dans la grande.

Ce sont précisément ceux qui crient le plus fort qu’il doit y avoir une opposition dans l’État, qui grondent le plus lorsqu’il y a manque d’unité dans le parti.
C’est une preuve qu’ils ne veulent aussi qu’un État. Ce n’est pas contre l’État mais contre l’individu que viennent échouer et se briser tous les partis.

On entend sans cesse exhorter à demeurer fidèle au parti, et les hommes de parti ne méprisent rien tant qu’un transfuge.
On doit avec son parti affronter tout, en éprouver entièrement les principes et les défendre.
A vrai dire, la situation n’est pas aussi mauvaise que dans une société fermée dont tous les membres sont enchaînés aux lois et statuts (par exemple, les ordres, la Société de Jésus, etc.).
Mais le parti cesse d’être une association dans l’instant même où il rend obligatoires certains principes et veut les savoir assurés contre les attaques, c’est à cet instant précis que naît le parti.
Il est déjà comme parti une société née, il est une association morte, une idée devenue fixe.
En tant que partie de l’absolutisme, il ne peut vouloir que ses membres doutent de l’immuable vérité du principe ; car ils ne pourraient nourrir ce doute que s’ils étaient assez égoïstes pour vouloir être encore quelque chose hors de leur parti, c'est-à-dire impartiaux.

Ils ne peuvent être impartiaux comme hommes de parti, mais comme égoïstes. Si tu es protestant et appartient au parti protestant, tu ne peux que censurer le protestantisme, en tout cas le «  purifier », non le rejeter ; si tu es chrétien tu es classé parmi les hommes dans le parti chrétien, comme membre de ce parti tu ne peux en sortir, à moins que ton égoïsme, c'est-à-dire ton impartialité, t’y pousse.

Quels efforts ont fait les chrétiens jusqu’à Hegel et les communistes pour renforcer leur parti !
Ils demeuraient convaincus que le christianisme devait contenir la vérité éternelle et qu’il fallait seulement l’en extraire, puis l’établir solidement et la justifier.


Bref, le parti ne supporte pas l’impartialité et en lui apparaît bientôt l’égoïsme.

Mais que m’importe le parti ? J’en trouverai suffisamment qui s’uniront à moi, sans prêter serment à mon drapeau.


Dans tout parti qui tient à soi et à son existence, les membres sont assujettis ou mieux, privés de vie propre, d’égoïsme, dans la mesure où ils servent ses désirs.

L’indépendance du parti suppose la dépendance de ses membres.

Un parti ne peut jamais, de quelque nature qu’il soit, se passer d’une profession de foi.
Car ses adhérents doivent croire au principe du parti ; ce principe ne peut être contesté par eux et mis en question, il doit être pour chaque membre la chose certaine, indubitable ; c’est-à-dire, que l’on doit appartenir au parti corps et âme, autrement on n’est pas véritablement homme de parti, mais égoïste plus ou moins.

Aie un doute sur le christianisme, tu n’es déjà plus un vrai chrétien, tu as eu « l’imprudence » de questionner sur ce sujet, de citer le christianisme au tribunal de ton égoïsme, tu as pêché contre le christianisme, la cause de ton parti (car il n’est pas la cause d’un autre parti, les juifs, par exemple) ; mais je te félicite, si tu ne te laisses pas effrayer : ton impudence t’aidera à affirmer ton individualité.

Aussi un égoïste ne pourrait jamais adhérer à un parti ou prendre parti ?
Si pourtant, sauf qu’il ne peut pas se laisser prendre et accaparer par le parti.
Le parti n’est toujours pour lui qu’une partie, il est de la partie, il y prend part. 




 Max Stirner, L’unique et sa propriété, 1844.



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Lire aussi :


> Quittez les partis


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Debord raconte Sarkozy

 
  En 1988, Guy Debord pointait déjà de son doigt majeur la sélection et la falsification opérées par le pouvoir spectaculaire des événements historiques à portée subversive. Les extraits qui suivent, tirés des paragraphes VI et VII des Commentaires sur la Société du Spectacle, permettent de replacer les propos de Sarkozy sur Mai 68 dans un cadre historique et théorique plus large. À méditer, même si la complaisance outrancière du propos doit imposer une certaine distance.


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“La première intention de la domination spectaculaire était de faire disparaître la connaissnce historique en general; et d’abord presque toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur le plus récent passé. (…) Le spectacle organise avec avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu. Le plus important est le plus caché. Rien, depuis vingt ans, n’a été recouvert de tant de mensonges commandés que l’histoire de mai 1968. D’utiles leçons ont pourtant été tirées de quelques études démystifiées sur ces journées et leurs origines; mais c’est le secret de l’État.
En France, il y a déjà une dizaine d’années, un président de la République, oublié depuis mais flottant alors à la surface du spectacle, exprimait naïvement la joie qu’il ressentait, “sachant que nous vivrons désormais dans un monde sans mémoire, où, comme la surface de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image”. C’est un effet commode pour qui est aux affaires; et sait y rester. La fin de l’histoire est un plaisant repos pour tout pouvoir présent. (…)
 À toutes les sottises qui sont avancées spectaculairement il n’y a jamais que des médiatiques qui pourraient répondre, par quelques respectueuses rectifications ou remontrances, et encore en sont-ils avares car, outre leur extrême ignorance, leur solidarité, de métier et de coeur, avec l’autorité générale du spectacle, et avec la société qu’il exprime, leer fair un devor, et aussi un plaisir, de ne jamais s’écarter de cette autorité, dont la majesté ne doit pas être lésée. Il ne faut pas oublier que tout médiatique, et par salaire et par autres récompenses ou soultes, a toujours un maître, parfois plusieurs; et que tout médiatique se sait remplaçable.
 
Tous les experts sont médiatiques-étatiques, et ne sont reconnus experts que par là. Tout expert sert son maître car chacune des anciennes possibilités d’independance a été à peu près réduite à rien par les conditions d’organisation de la société présente. L’expert qui sert le mieux, c’est, bien sûr, l’expert qui ment. Ceux qui ont besoin de l’expert, ce sont, pour des motifs différents, le falsificateur et l’ignorant. (…)
 
L’autorité spectaculaire peut également nier n’importe quoi, une fois, trois fois, et dire qu’elle n’en parlera plus, et parler d’autre choses; sachant bien qu’elle ne risque plus aucune riposte sur son propre terrain, ni sur un autre. Car il n’existe plus d’agora, de communauté générale; ni même de communautés restreintes à des corps intermédiaires ou à des institutions autonomes, à des salons ou des cafés, aux travailleurs d’une seule enterprise; nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puissent s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer. Il n’existe plus maintenant de jugement, garanti relativement independant, de ceux qui constituaient le monde savant (…). Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père.
 
On croyait savoir que l’histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut verifier qu’elle disparaît du monde avec elle.

 Il faut pourtant ajouter, à cette liste des triomphes du pouvoir, un résultat pour lui negatif : un État, dans la gestion duquel s’installe durablement un grand deficit de connaissance historique, ne peut plus être conduit stratégiquement.




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Vaneigem soutient les casseurs.

Le fameux traité a gardé toute sa force. Voici reproduit l'un des chapitres les plus intenses : " L'humilitation" (il est suivi de "L'isolement" et "La souffrance"...). Pour ne pas décourager, j'ai douloureusement procédé à quelques coupes, un petit tiers, mais c'est à lire en entier. Les dix pages explosives sont ici en intégralité. ça paraît long, mais vous ne perdez pas votre temps avec cette poétique théorique de la révolte. Du gros dossier.

Accrochez-vous, c'est parti :




II

L'humiliation





Fondée sur un échange permanent d'humiliation et d'attitudes agressives, l'économie de la vie quotidienne dissimule une technique d'usure, elle-même en butte au don de destruction qu'elle appelle contradictoirement (1). - Plus l'homme est objet, plus il est aujourd'hui social (2). - La décolonisation n'a pas encore commencé (3). - elle se prépare à rendre une valeur nouvelle au vieux principe de souveraineté (4).


1



   Pas de temps mort, nulle trève entre agresseurs et agressés. Un flux de signes à peine perceptibles assaille le promeneur, non solitaire. Propos, gestes, regards s'emmêlent, se heurtent, dévient de leur course, s'égarent à la façon des balles perdues, qui tuent plus sûrement par la tension nerveuse qu'elles excitent sans relâche. Nous ne faisons que fermer sur nous-mêmes d'embarrassantes parenthèses ; ainsi ces doigts (j'écris ceci à la terrasse d'un café), ces doigts qui repoussent la monnaie du pourboire et les doigts du garçon qui l'agrippent, tandis que le visage des deux hommes en présence, comme soucieux de masquer l'infamie consentie, revêt les marques de la plus parfaite indifférence.



      Pour moi - et pour quelques autres, j'ose le croire - il n'y a pas d'équilibre dans le malaise. La planification n'est que l'antithèse du libre-échange. Seul l'échange a été planifié, et avec lui les sacrifices mutuels qu'il implique. Or s'il faut garder son sens au mot «nouveauté», ce ne peut être qu'en l'identifiant au dépassement, non au travestissement. Il n'y a, pour fonder une réalité nouvelle, d'autre principe en l'occurrence que le don. En dépit de leurs erreurs et de leur pauvreté, je veux voir dans l'expérience historique des conseils ouvriers (1917, 1921, 1934, 1956) comme dans la recherche pathétique de l'amitié et de l'amour une seule et exaltante raison de ne pas désespérer des évidences actuelles. Mais tout s'acharne à tenir secret le caractère positif de telles expériences, le doute est savamment entretenu sur leur importance réelle, voire sur leur existence. Par hasard, aucun historien ne s'est donné la peine d'étudier comment les gens vivaient pendant les moments révolutionnaires les plus extrêmes. La volonté d'en finir avec le libre-échange des comportements humains se révèle donc spontanément par le biais du négatif. Le malaise mis en cause éclate sous les coups d'un malaise plus fort et plus dense.

   En un sens négatif, les bombes de Ravachol ou, plus près de nous, l'épopée de Caraquemada dissipent la confusion qui règne autour du refus global - plus ou moins attesté mais attesté partout - des relations d'échange et de compromis. Je ne doute pas, pour l'avoir éprouvé maintes fois, que quiconque passe une heure dans la cage des rapports contraignants ne se sente une profonde sympathie pour Pierre-François Lacenaire et la passion du crime. Il ne s'agit nullement de faire ici l'apologie du terrorisme mais de reconnaître en lui le geste le plus pitoyable et le plus digne, susceptible de perturber, en le dénonçant, le mécanisme autorégulateur de la communauté sociale hiérarchisée. S'inscrivant dans la logique d'une société invivable, le meurtre ainsi conçu ne laisse pas d'apparaître comme la forme en creux du don. Il est cette absence d'une présence intensément désirée dont parlait Mallarmé, le même qui, au procès des Trente, nomma les anarchistes des «anges de pureté».

   Ma sympathie pour le tueur solitaire s'arrête où commence la tactique, mais peut-être la tactique a-t-elle besoin d'éclaireurs poussés par le désespoir individuel. Quoi qu'il en soit, la tactique révolutionnaire nouvelle, celle qui va se fonder indissolublement sur la tradition historique et sur les pratiques, si méconnues et si répandues, de réalisation individuelle, n'a que faire de ceux qui rééditeraient le geste de Ravachol ou de Bonnot. Elle n'en a que faire mais elle se condamme à l'hibernation théorique si par ailleurs elle ne séduit collectivement des individus que l'isolement et la haine du mensonge collectif ont déjà gagnés à la décision rationnelle de tuer et de se tuer. Ni meurtrier, ni humaniste ! Le premier accepte la mort, le second l'impose. Que se rencontrent dix hommes résolus à la violence fulgurante plutôt qu'à la longue agonie de la survie, aussitôt finit le désespoir et commence la tactique. Le désespoir est la maladie infantile des révolutionnaires de la vie quotidienne.

   L'admiration qu'adolescent j'entretenais pour les hors-la-loi, je la ressens aujourd'hui moins chargée de romantisme désuet que révélatrice des alibis grâce auxquels le pouvoir social s'interdit d'être mis directement en cause. L'organisation sociale hiérarchisée est assimilable à un gigantesque racket dont l'habileté, précisément percée à jour par le terrorisme anarchiste, consiste à se mettre hors d'atteinte de la violence qu'elle suscite, et à y parvenir en consumant dans une multitude de combats douteux les forces vives de chacun. (Un pouvoir «humanisé» s'interdira désormais de recourir aux vieux procédés de guerre et d'extermination raciste). Les témoins à charge sont peu suspects de sympathies anarchisantes. Ainsi, le biologiste Hans Seyle constate qu'il «existe à mesure que les agents de maladies spécifiques disparaissent (microbes, sous-alimentation...), une proportion croissante de gens qui meurent de ce que l'on appelle les maladies d'usure ou maladies de dégénérescence provoquées par le stress, c'est-à-dire par l'usure du corps résultant de conflits, de chocs, de tensions nerveuses, de contrariétés, de rythmes débilitants...». Personne n'échappe désormais à la nécessité de mener son enquête sur le racket qui le traque jusque dans ses pensées, jusque dans ses rêves. Les moindres détails revêtent une importance capitale. Irritation, fatigue, insolence, humiliation... cui prodest ? A qui cela profite-t-il ? Et à qui profitent-elles, les réponses stéréotypées que le «Big Brother Bon Sens» répand sous couvert de sagesse, comme autant d'alibis ? Irais-je me contenter d'explications qui me tuent quand j'ai tout à gagner là même où tout est agencé pour me perdre ?


2


   La poignée de main noue et dénoue la boucle des rencontres. Geste à la fois curieux et trivial dont on dit fort justement qu'il s'échange ; n'est-il pas en effet la forme la plus simplifiée du contrat social ? Quelles garanties s'efforcent-elles d'assurer, ces mains serrées à droite, à gauche, au hasard, avec une libéralité qui semble suppléer à une nette absence de conviction ? Que l'accord règne, que l'entente sociale existe, que la vie en société est parfaite ? Il ne laisse pas de troubler, ce besoin de s'en convaincre, d'y croire par habitude, de l'affirmer à la force du poignet.

   Ces complaisances, le regard les ignore, il méconnait l'échange. Mis en présence, les yeux se troublent comme s'ils devinaient dans les pupilles qui leur font face leur reflet vide et privé d'âme ; à peine se sont-ils frôlés, déjà ils glissent et s'esquivent, leurs lignes de fuite vont en un point virtuel se croiser, traçant un angle dont l'ouverture exprime la divergence, le désaccord fondamentalement ressenti. Parfois l'accord s'accomplit, les yeux s'accouplent ; c'est le beau regard parallèle des couples royaux dans la statuaire égyptienne, c'est le regard embué, fondu, noyé d'érotisme des amants ; les yeux qui de loin se dévorent. Plus souvent, le faible accord scellé dans une poignée de main, le regard le dément. La grande vogue de l'accolade, de l'accord social énergiquement réitéré - dont l'emprunt «shake hand» dit assez l'usage commercial - ne serait-ce pas une ruse au niveau des sens, une façon d'émousser la sensibilité du regard et de l'adapter au vide du spectacle sans qu'il regimbe ? Le bon sens de la société de consommation a porté la vieille expression «voir les choses en face» à son aboutissement logique : ne voir en face de soi que des choses.

   Devenir aussi insensible et partant aussi maniable qu'une brique, c'est à quoi l'organisation sociale convie chacun avec bienveillance. La bourgeoisie a su répartir plus équitablement les vexations, elle a permis qu'un plus grand nombre d'hommes y soient soumis selon des normes rationnelles, au nom d'impératifs concrets et spécialisés (exigences économiques, sociale, politique, juridique...). Ainsi morcelées, les contraintes ont à leur tour émietté la ruse et l'énergie mises communément à les tourner ou à les briser. Les révolutionnaires de 1793 furent grands parce qu'ils osaient détruire l'emprise de Dieu dans le gouvernement des hommes ; les révolutionnaires prolétariens tirèrent de ce qu'ils défendaient une grandeur que l'adversaire bourgeois eût été bien en peine de leur conférer ; leur force, ils la tenaient d'eux seuls.

   Toute une éthique fondée sur la valeur marchande, l'utile agréable, l'honneur du travail, les désirs mesurés, la survie, et sur leur contraire, la valeur pure, le gratuit, le parasitisme, la brutalité instinctive, la mort, voilà l'ignoble cuvée où les facultés humaines bouillonent depuis bientôt deux siècles. Voilà de quels ingrédients sûrement améliorés les cybernéticiens méditent d'accomoder l'homme futur. Sommes-nous convaincus de n'atteindre pas déjà à la sécurité des êtres parfaitement adaptés, qui accomplissent leurs mouvements dans l'incertitude et l'inconscience des insectes ? On fait l'essai depuis assez longtemps d'une publicité invisible, par l'introduction dans un déroulement cinématographique d'images autonomes, au 1/24 de seconde, sensibles à la rétine mais restant en deçà d'une perception consciente. Les premiers slogans auguraient parfaitement la suite à prévoir. Ils disaient : «Conduisez moins vite !», «Allez à l'église !» Or que représente un petit perfectionnement de cet ordre en regard de l'immense machine à conditionner dont chaque rouage, urbanisme, publicité, idéologie, culture... est susceptible d'une centaine de perfectionnement identiques ? Encore une fois, la connaissance du sort qui va continuer d'être fait aux hommes, si l'on n'y prend garde, offre moins d'intérêt que le sentiment vécu d'une telle dégradation. Le Meilleur des mondes de Huxley, 1984 d'Orwell et Le Cinquième Coup de trompette de Touraine refoulent dans le futur un frisson qu'un simple coup d'oeil sur le présent suffirait à provoquer ; et c'est le présent qui porte à maturation la conscience et la volonté de refus. Au regard de mon emprisonnement actuel, le futur est pour moi sans intérêt.

*

   Le sentiment d'humiliation n'est rien que le sentiment d'être objet. Il fonde, ainsi compris, une lucidité combative où la critique de l'organisation de la vie ne se sépare pas de la mise en oeuvre immédiate d'un projet de vie autre. Oui, il n'y a de construction possible que sur la base du désespoir individuel et sur la base de son dépassement : les efforts entrepris pour maquiller ce désespoir et le manipuler sous un autre emballage suffiraient à le prouver.

   Quelle est cette illusion qui séduit le regard au point de lui dissimuler l'effritement des valeurs, la ruine du monde, l'inauthenticité, la non-totalité ? Est-ce la croyance en mon bonheur ? Douteux ! Une telle croyance ne résiste ni à l'analyse, ni aux bouffées d'angoisse. J'y découvre plutôt la croyance au bonheur des autres, une source inépuisable d'envie et de jalousie qui fait éprouver par le biais du négatif le sentiment d'exister. J'envie, donc j'existe. Se saisir au départ des autres, c'est se saisir autre. Et l'autre, c'est l'objet, toujours. Si bien que la vie se mesure au degré d'humiliation vécue. Plus on choisit son humiliation, plus on «vit» ; plus on vit de la vie rangée des choses. Voilà la ruse de la réification, ce qui la fait passer comme l'arsenic dans la confiture.

   La gentillesse prévisible des méthodes d'oppression n'est pas sans expliquer cette perversion qui m'empêche, comme dans le conte de Grimm, de m'écrier «le roi est nu» chaque fois que la souveraineté de ma vie quotidienne dévoile ma misère. Certes la brutalité policière sévit encore , et comment ! Partout où elle s'exerce, les bons esprits de gauche en dénoncent à juste titre l'infamie. Et puis après ? Incitent-ils les masses à s'armer ? Provoquent-ils de légitimes représailles ? Encouragent-ils à une chasse aux flics comme celle qui orna les arbres de Budapest des plus beaux fruits de l'A.V.O. ? Non, ils organisent des manifestations pacifiques ; leur police syndicale traite de provocateurs quiconque résiste à ses mots d'ordre. La nouvelle police est là. Elle attend de prendre la relève. Les psychosociologues gouverneront sans coups de crosse, voire sans morgue. La violence oppressive amorce sa reconversion en une multitude de coups d'épingle raisonnablement distribués. Ceux qui dénoncent du haut de leurs grands sentiments le mépris policier exhortent à vivre déjà dans le mépris policé.

   L'humanisme adoucit la machine décrite par Kafka dans La Colonie pénitentiaire. Moins de grincements, moins de cris. Le sang affole ? Qu'à cela ne tienne, les hommes vivront exsangues. Le règne de la survie promise sera celui de la mort douce, c'est pour cette douceur de mourir que se battent les humanistes. Plus de Guernica, plus d'Auschwitz, plus d'Hiroshima, plus de Sétif. Bravo ! Mais la vie impossible, mais la médiocrité étouffante, mais l'absence de passions ? Et cette colère envieuse où la rancoeur de n'être jamais soi invente le bonheur des autres ? Et cette façon de ne se sentir jamais tout à fait dans sa peau ? Que personne ne parle ici de détails, de points secondaires. Il n'y a pas de petites vexations, pas de petits manquements. Dans la moindre éraflure se glisse la gangrène. Les crises qui secouent le monde ne se différencient pas fondamentalement des conflits où mes gestes et mes pensées s'affrontent aux forces hostiles qui les freinent et les dévoient. (Comment ce qui vaut pour ma vie quotidienne cesserait-il de valoir pour l'histoire alors que l'histoire ne prend son importance, en somme , qu'au point d'incidence où elle rencontre mon existence individuelle ?) A force de morceler les vexations et de les multiplier, c'est à l'atome de réalité invivable que l'on va s'en prendre tôt ou tard, libérant soudain une énergie nucléaire que l'on ne soupçonnait plus sous tant de passivité et de morne résignation. Ce qui produit le bien général est toujours terrible.


3


   Le colonialisme a, des années 1945 à 1960, pourvu la gauche d'un père providentiel. Il lui a permis, en lui offrant un adversaire à la taille du fascisme, de ne pas se définir au départ d'elle-même, qui n'était rien, mais de s'affirmer par rapport à autre chose ; il lui a permis de s'accepter comme une chose, dans un ordre où les choses sont tout ou rien.

   Personne n'a osé saluer la fin du colonialisme de peur de le voir sortir de partout, comme un diable de sa boîte mal fermée. Dès l'instant où le pouvoir colonial s'effondrant dénonçait le colonialisme du pouvoir exercé sur les hommes, les problèmes de couleur et de race prenaient l'importance d'une compétition de mots-croisés. A quoi servaient-elles, les marottes d'antiracisme et d'anti-antisémitisme brandies par les bouffons de la gauche ? En dernière analyse, à étouffer les cris de nègres et de Juifs tourmentés que poussaient tous ceux qui n'étaient ni nègres ni Juifs, à commencer par les Juifs et les nègres eux-mêmes ! Je ne songe évidemment pas à mettre en cause la part de généreuse liberté qui a pu animer les sentiments antiracistes dans le cours d'une époque assez récente encore. Mais le passé m'indiffère dès l'instant où je ne le choisis pas. Je parle aujourd'hui, et personne, au nom de l'Alabama ou de l'Afrique du Sud, au nom d'une exploitation spectaculaire, ne me convaincra d'oublier que l'épicentre de tels troubles se situe en moi et en chaque être humilié, bafoué par tous les égards d'une société soucieuse d'appeler «policé» ce que l'évidence des faits s'obstine à traduire policier

   Je ne renoncerai pas à ma part de violence.

   Il n'existe guère en matière de rapports humains d'état plus ou moins supportable, d'indignité plus ou moins admissible ; le quantitatif ne fait pas le compte. Des termes injurieux comme «macaque» ou «bicot» blesseraient-ils plus profondément qu'un rappel à l'ordre ? Qui oserait sincèrement l'assurer ? Interpellé, sermoné, conseillé par un flic, un chef, une autorité, qui ne se sent, au fond de soi et avec cette lucidité des réalités passagères, sans réserves «youpin, raton, chinetoque» ?

   Quel beau portrait-robot nous offraient du pouvoir les vieux colons prophétisant la chute dans l'animalité et la misère pour ceux qui jugeraient leur présence indésirable ? Sécurité d'abord, dit le gardien au prisonnier. Les ennemis du colonialisme d'hier humanisent le colonialisme généralisé du pouvoir; ils s'en font les chiens de garde de la manière la plus habile qui soit : en aboyant contre toutes les séquelles de l'inhumanité ancienne.

   Avant de briguer la charge de président de la Martinique, Aimé Césaire constatait dans une phrase célèbre : «La bourgeoisie s'est trouvée incapable de résoudre les problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème colonial et le problème du prolétariat.» Il oubliait déjà d'ajouter : «car il s'agit là d'un même problème dont on se condamne à ne rien saisir dès l'instant où on les dissocie».




(Ecrit il y a plus de 40 ans...)

 

Mars 2006. Depuis un an, je te revois à tous les carrefours de ma ville. Dans toutes les rues je revois leurs silhouettes menaçantes. Carapace noire, casque luisant, matraque, bouclier, masque-à-gaz. Les robots massifs du pouvoir, en lignes, en carrés, en patrouilles. Gyrophares, cars bleus, voitures blanches. Brassards oranges, crânes rasés, flash-ball au poing. Ici je cours devant la charge, là le copain s'effondre touché par un flash-ball, il s'appuie sur moi, cette boutique qui reste fermée, ici je distribue du sérum, les fauves de la BAC qui surgissent de cette ruelle, là je me cache parmi les badauds, les arrestations contre ce mur, la barricade dans cette rue, notre hésitation à ce carrefour, ma peur à cet angle, ma colère à cet autre, la grenade qui explose sur ce trottoir, le pied du flic sur la tête d'un jeune allongé devant ce cinéma, l'indifférence des gens qui sortent de ce magasin, l'indignation d'une grand-mère devant cette porte, le sit-in à ce rond-point, ici une autre charge, courir encore, les détonations, les cris, les sirènes, les larmes, à nouveau les matraques, et toujours devant nous les robots noirs du pouvoir, sans visage. Je me souviens de tout, de leur violence et de notre force.

Printemps 2006. Tu courais avec nous par les rues reconquises, parce que dans émeutes il y a loup, et dans loup il y a libre. Tu courais pour nous montrer, encore et encore, les crocs bleutés de l'Etat. La puanteur froide de ses invincibles gardiens. Encore et encore, jusqu'à ce qu'enfin on regarde ailleurs. Jusqu'à ce qu'on comprenne que nous ne devions plus lutter devant, mais derrière leurs yeux. Ailleurs. Dans les immenses friches de nos liens à reconstruire, de notre autonomie détruite, de notre inventivité endormie, de nos imaginaires anesthésiés. Sur le terrain vague de notre temps retrouvé, dans les décombres de notre quotidien secoué. Quelque part entre les autoroutes de l'information, les rails des études et le hangar de l'usine.

Printemps 2006. Un an que tu nous a laissé.e.s pleurant.es dans les rues fumantes, épuisé.e.s dans les amphis embrumés, le pas lourd et le cœur léger. Les rêves bouillants sur la poussière de la fac occupée. Sur le brasero devant sa porte, tu as fini de jeter nos illusions : le prétexte du CPE, la bienveillance de l'Etat, le rôle de sa police, le carton-pâte de la démocratie, la mascarade de la Justice, l'impasse des organisations syndicales, le mythe du progrès technique, l'idéologie du travail, l'imposture de la croissance, les sirènes de la consommation, le rêve de la crédibilité, et le cadavre des médias de masse. Ca faisait une grande flamme pétillante, qui commençait à nous réchauffer.
Alors tu as du te dire qu'on en savait assez. On avait appris à agir ici, maintenant, ensemble. Sans professeurs, sans médiateurs, sans représentants.
Alors tu as filé derrière un dernier nuage de lacrimos, comme un chien noir dans une ruelle. Oui, je me souviens que tu étais noir. Sans doute pour mieux te chauffer au Soleil, pour mieux te fondre dans la nuit, pour avoir toutes nos couleurs dans les yeux. Noir comme défi aux projecteurs, à la propreté, au pouvoir.

Printemps 2006. Tu as laissé quelques poils dans la gueule de la machine répressive. Quelques milliers d'entre nous dans les cellules de garde-à-vue, quelques centaines dans les tribunaux. Pas assez pour faire peur à ma colère, à notre colère. Puisque depuis toi je dis nous. Tu nous a laissé.e.s. Tu as laissé ce "nous" improbable et vivant, qui t'a serré contre lui sans pouvoir te retenir. Ce nous dont tu emportes, accrochés à ton pelage, de gros lambeaux de joie et d'espoir. Ce nous à qui il reste l'Appel de Raspail dans une main, et la Rage du Peuple endormie dans un train.

Printemps 2006. Un an que je cherche les traces de tes pas brûlants. Au fond de nos yeux et à la surface de la ville. Parfois une ligne de tram qui perd toutes ses pubs, parfois des 4*4 qui se dégonflent en une nuit. Quelques mots sur les murs, parfois. Tes empreintes se font tièdes, tes empreintes s'effacent dans la boue du quotidien. La pluie du fric, de la misère, de l'injustice, la pluie sécuritaire et médiatique s'écrase sur nos vies en grosses gouttes glaciales. Même au fond de nos yeux, ça ne sent plus que le chien mouillé. Ca sent déjà, mais ca sent encore. Incrustée désormais dans nos rêves, l'odeur fauve et tenace du chien mouillé.

Tu es revenu une fois à Grenoble, au début de juin. Tu es revenu gronder sur les blouses blanches et les costume-cravates qui nous trament un avenir plein de puces et de métal. Faire planer la menace erroriste sur la technopôle toute blanche, toute neuve, qu'ils ont appelé Minatec. Tu étais plus noir que jamais, presque autant que les gardiens cuirassés de la nano-forteresse. Tu es revenu nous les montrer une dernière fois. Nous répéter de continuer la lutte, autrement. Et à nouveau tu as disparu, ailleurs.

Ailleurs comme ici, où on ne t'attendait pas. Avec les étudiants grecs en révolte, avec le peuple mexicains de Oaxaca. Avec tou-te-s celleux qui luttent collectivement dans le silence assourdissant des médias. Où es-tu parti. Peut-être jouer avec les chiens des rues, courir avec les loups revenus dans nos forêts, marcher sur les routes au flanc des vagabonds. Peut-être te reposer dans les maisons occupées, regarder les "cavaliers du prochain orage [faire] paître leurs chevaux dans les champs". Peut-être.
Reposes-toi, prends un autre nom, une autre forme, mais reviens. Reviens vite. C'est qu'il commence à faire froid, ici.

Ici on est un Printemps plus tard. Et illes nous demandent de choisir le prochain, la prochaine, qui nous enverra les robots noirs au flash-ball. Le prochain ou la prochaine, ses paroles en carton pâte sur toutes les chaînes, et sur tous les murs son visage en papier glacé. Printemps 2006. C'est avec toi que tout semblait possible. Qu'on osait, que c'était fort et "ensemble". Toi, tu n'avais pas besoin d'affiches. Si tu les voyais, si tu les entendais. Travail-Famille-Croissance. Bleu-blanc-rouge. Le rouge illes s'en passeraient bien mais c'est sur le drapeau. Et le drapeau revient, et le drapeau est sacré, sur les murs et dans les discours. Sa vieille puanteur, sa gluante certitude. Bleu-blanc-rouge jusqu'à la nausée, pour ne surtout pas voir plus loin, ne surtout pas voir ailleurs.

Printemps 2006. Reviens d'où tu veux, mais reviens vite. En bas de chez moi ils ont encore construit une porte blindée. Partout j'entends le bruit des bottes et des verrous, partout, jusque dans les âmes. Ici, on construit des prisons pour les pauvres et on nettoie les murs pour les riches. On rénove et on sécurise. On aménage, on aseptise. On cache la misère, on reconduit à la frontière. On traque celleux à la peau noire, on fiche celleux au cœur noir. On gère les nuisances, on optimise les flux, on bétonne durable. On croit en la Croissance, on surveille les chômeurs, on peint la crasse en vert. On astique les chromes, on garde le pouvoir. On jette le social, on garde le contrôle.
Voilà où on en est, un printemps plus tard. Sur les regards, sur les paroles, le reflet bleu de la télé. Sous tous les crânes, les portes qui se ferment et les verrous qui claquent. Dans toutes les rues les hommes en bleu, les voitures blanches, et les rêves à vendre en papier. Glacé.

Printemps 2006. Pas de reflet bleu dans tes yeux, ils flambaient de l'intérieur. Je me souviens de notre colère. Fraîche et douce comme ton museau, forte comme ton odeur, sauvage comme ton cœur. Vivante. Je me souviens de gouttes de joie, de gouttes d'espoir. Brillantes, fragiles, comme du givre sur ton pelage. Noir.
Reviens comme tu veux, mais reviens vite. Reviens avant qu'illes n'aient trouvé le vaccin contre ta rage, là-bas dans la technopôle. Parce qu'illes y travaillent. Cupidement, sagement, tranquillement. Dans leurs costumes et leurs blouses. Blanches.


Grenoble, mars 2007

 

Serge Portelli, magistrat, vice-président au tribunal de Paris, président de la 12e Chambre correctionnelle, auteur de nombreux ouvrages, dont Le Traité de démagogie appliquée, avait préparé un nouvel ouvrage : Ruptures, dressant le bilan sans concession de 5 ans de gouvernement Sarkozy et réfutant la plupart des fausses évidences fondant sa politique de sécurité.
Cet ouvrage a été censuré à la veille des élections. Il circule beaucoup par mail en pdf, avec une demande de large diffusion. Le fameux texte se trouve ici :
http://dissidence.libre-octet.org/blog/Serge%5b1%5d%5b1%5d_Portelli_Ruptures.pdf



     Une vraie librairie comme il en manque, terre d'accueil pour textes dissidents.

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