Le Monde chausse ses Ray Ban
L’imbécilité rituelle de Jean-Marie Colombani a trouvé chaussure à son pieds : le premier tour d’une élection présidentielle. C’est ainsi que, dans un dépotoir retentissant faisant toujours office d’éditorial, le directeur du journal le plus respecté de France nous délivre, dans l’après-midi du 24 avril 2007, l’analyse autorisée et pulvérisable du scrutin qui vient d’avoir lieu.
Le message de l’article est simple: le dimanche 22 avril 2007 est une date historique, pour deux raisons. Premièrement, une participation électorale avoisinant les 80%, soit un pourcentage inconnu depuis 1965. Deuxièmement, la disparition de la menace extrêmiste, jusque là incarnée par Mr. Jean-Marie Le Pen.
Il serait pour le moins osé de nier la portée exceptionnelle d’un tel évènement. En revanche, ce serait faire preuve de beaucoup d’audace, ou bien d’errance intellectuelle, c’est selon, pour faire de ce résultat le retour d’un printemps démocratique. Jean-Marie Colombani l’a fait, pour vous.
La logique de marché faisant parfois bien les choses, il faudra désormais payer pour pouvoir apprécier l’emphase de Mr. Colombani. On pourra cependant en mesurer la vigueur en cliquant ici:
Reprenons donc les deux chiffres avec lesquels festoie la joie de vivre de Mr. Colombani.
Tout d’abord, celui de la participation électorale, estimée aux alentours de 80% des 44, 5 millions d’électeurs inscrits sur les listes. Faire de cette variable une source de satisfaction est un non-sens absolu, à au moins deux égards : en premier lieu, le chiffre de participation électorale ne dit absolument rien sur ses causes. Il serait pour le moins aventureux de se prononcer de façon précise, et dès maintenant, sur les déterminants qui ont joué à l’occasion de cette échéance électorale (par exemple, en faveur de qui les abstentionnistes de 2002 se sont-ils donc mobilisés?). Mais ce que l’on peut déjà avancer, sans trop de risques de se tromper, c’est qu’ils ne coincident en rien avec l’esprit démocratique. Si l’on admet que les résultats d’une élection dépendent en grande partie de la campagne qui l’a préparée, alors il est imposible de conclure à une victoire de la démocratie. Pour une raison très simple, c’est que tout au long de cette campagne, que Mr. Colombani juge “passionante”, le débat d’idées, consubstantiel à l’esprit démocratique, n’a jamais eu lieu. Au mieux, il n’a fait que suffoquer dans l’ombre des projections stratégiques des principaux partis de gouvernement.
Un seul exemple. La thématique des sans-papiers, qui structure depuis longtemps les débats entre gauche et droite, et qui méritait d’être mise à l’honneur du fait des positions décomplexées d’une droite dite “républicaine”, s’est trouvée d’entrée prisonnière de considérations d’ordre électoralistes. Ainsi la candidate du Parti Socialiste, inquiète de voire les sondages relativiser son plébiscite mitterandien, s’est-elle empressée de jouer avec des notions putrides telles que l’idée de Nation, eut tôt fait de dédaigner la tradition internationaliste de son parti, expédia le sort des immigrés d’un évident “il n’y aura pas de régularisation massive de sans-papiers”, et s’en alla se vautrer dans des drapeaux tricolores pourtant déjà bien sales.
De façon générale, il n’est aucun candidat à gros suffrages, et donc susceptible d’avoir drainé les suffrages des abstentionnistes du précédent exercice électoral, pouvant se targuer d’avoir mené une vraie campagne, c’est-à-dire honnête intellectuellement, et portant sur les débats de fonds (rien sur les relations internationales, monceau de bêtises tranquilles sur l’approche de la construction européenne, rien sur le fonctionnement global du régime socio-économique en vigueur, rien si ce n’est vuelques pitreries sur l’environnement, flou entretenu sur le fonctionnement institutionnel du pays etc.).
Cet état de fait renvoie dès lors au second point aveugle de la non-argumentation de Mr. Colombani, à savoir la réduction automatique de la démocratie, et de la politique en general, à son cadre d’exercice formel. Il est pourtant parfaitement posible de soutenir le contraire: au regard de la situation présente, le rejet par l’abstention d’un système de personalisation, et donc de dépolitisation, des enjeux, peut sans conteste être assimilé à un minimum d’intégrité politique, et de vitalité démocratique. Que l’ensemble du peuple s’intéresse à la chose publique ne signifie absolument pas qu’il doive impérativement apporter sa caution au bal de bouffons qui s’agite aujourd’hui sur n’importe quel support médiatique.
Le lamentable exercice de relecture des enjeux auquel s’est adonné le patron du quotidien le plus respecté de France prend, cependant, des allures autrement plus inquiétantes lorsqu’il s’agit de se prononcer sur le score de Mr. Le Pen. Le Pen perd un million de voix, ma foi, pourquoi pas. Question: il est passé où ce putain de million de voix, Jean-Marie?! Disparu?! Évaporé?! Le soleil était-il donc si hardant qu’il en a grillé un million de bulletins –et allons-y, un million d’électeurs?! C’est qu’il faudrait bientôt rendre grâce à la météo, puisque la voilà devenue si républicaine...
Ou peut-être y a-t-il la place pour laisser penser, de façon un peu plus raisonnable, que ce million de voix n’a pas disparu de la surface de l’hexagone, et qu’il s’est simplement reporté sur un autre candidat. Allez Jean-Marie, donne-moi la main, on y va ensemble, tout doucement : peut-être que le personnage de Nicolas Sarkozy, ses politiques passées, son discours présent, et même son programme pour la législature à venir présentaient quelques petites similitudes avec ce spectre qui t’empêche tant de dormir -mais à qui tu ne sers pas la main, comme à Nicolas, je te l’accorde...
Encore un petit pas Colombani : le 22 avril 2007 n’entérine pas l’avènement d’un renouveau de notre démocratie, mais sanctionne une institutionnalisation du discours réactionnaire et raciste, en lui conférant une portée “républicaine”. À bien des égards, les conséquences idéologiques et pratiques du 22 avril 2007 sont bien pires que celles du 21 avril 2002. Le discours qui était hier honni de manière honteuse et éhontée lorsqu’il était porté par Le Pen, est désormais érigé en éminent symbole (30% que diable!) du redressement démocratique. Au racisme autoritaire, l’onction démocratique de dimanche a confectionné un visage respectable.
Le visage respectable du Monde, en revanche, reste encore à inventer.